Elle raconta en détail au médecin toutes les excentricités, les hallucinations auxquelles le dompteur paraissait en proie depuis quelques jours; elle s'arma de courage et poussa l'audace jusqu'à l'instruire en particulier de la fascination que paraissait exercer sur lui son lion Néron.

—Dernièrement, dit-elle, un individu nommé Vermieux, que Chausserouge a beaucoup connu, a disparu. On a lieu de croire qu'il a été assassiné... On retrouvera sans doute son cadavre, un beau jour, dans quelque coin... Or, depuis la semaine qui a suivi son accident... Chausserouge, chaque fois qu'il se trouve en face de Néron, croit revoir Vermieux. Il prétend que l'âme du vieux bonhomme est passée dans le corps de l'animal... Il se figure que Vermieux l'appelle... et il veut à toute force entrer dans la cage... Or, comme le lion a gardé contre lui une rancune abominable, vous concevez quel danger il y a... Si nous perdions le malheureux François de vue, un seul instant, il se ferait dévorer sûrement...

Cet aveu adroit de la part de Louise Tabary, pour le cas où un soupçon germerait jamais dans l'esprit de quelqu'un, mit le médecin sur la voie.

—Vous dites qu'il a été en proie à ces hallucinations quelques jours après son accident? demanda-t-il.

—Oui... Mais dès les premiers jours, il avait commencé à divaguer. Nous avions mis d'abord ces propos incohérents sur le compte de la fièvre, mais, à mesure que les blessures se cicatrisaient, l'inconscience a augmenté, et positivement aujourd'hui, il nous fait assister à de véritables actes de folie.

Le docteur déclara alors que ces explications confirmaient son diagnostic.

En dehors des plaies de la face, les crocs de l'animal, en comprimant la tête du malheureux dompteur, avaient causé une dépression des os du crâne.

De là les troubles cérébraux qui enlevaient à Chausserouge toute responsabilité et oblitéraient sa raison.

—Il n'est pas encore dangereux pour les autres... à moins que, dans un moment de crise, il n'échappe à votre surveillance et ne cause par son inconscience un malheur irréparable en ouvrant par exemple la cage des fauves; mais, pour plus de sûreté, à votre place, je m'adresserais au commissaire de police pour obtenir son admission dans un asile où il recevrait les soins appropriés à son état... Je vais, si vous le désirez, vous délivrer un certificat dans ce sens.

—Nous l'aimons tant! pleurnicha Louise, qui, si elle voulait bien consulter un médecin, ne se souciait nullement d'attirer sur la ménagerie l'attention de la police et de confier un malade si dangereux à des étrangers qui pourraient, un beau jour, prendre au sérieux ses divagations.