—Reste, lui dit François, j'ai à te parler sérieusement.

Et quand tout le monde fut parti, et qu'ils purent causer seul à seul, heureux de trouver quelqu'un dans le sein de qui il put s'épancher librement et chez qui il était sûr de trouver un appui moral, le dompteur lui raconta sa vie depuis leur dernière séparation.

Il lui dit ses succès, la renommée acquise, la prospérité croissante de la ménagerie, puis, subitement, la catastrophe inopinée dont la soudaineté l'avait terrifié, bien que l'avenir lui apparût, d'autre part, plus souriant que jamais.

Il lui dit ses doutes, ses appréhensions folles de la mort, cet effroi de la solitude qui lui avait fait reprendre si rapidement le chemin de Paris, cette crainte idiote peut-être, mais réelle, à la pensée qu'il allait falloir supporter seul un fardeau trop lourd, assumer une responsabilité qui lui semblait d'autant plus grave qu'il avait à présent charge d'âmes.

Sa femme, cette petite Zézette qui avait été la joie des derniers jours du pauvre père Chausserouge et qui était son unique enfant!

Ah! non, il avait été gâté! S'il était l'homme des audaces, des actes héroïques, il avait besoin dans la vie d'un autre lui-même, sur qui il pût aveuglément compter, qui remplît auprès de lui la place qu'avait occupée son père, pendant ces dernières années.

Et c'est à cet égard, pour s'enlever toute espèce de doute, qu'il avait tenu à consulter son ami.

Jean Tabary haussa dédaigneusement les épaules:

—Tu me fais rire, mon pauvre François! lui répliqua-t-il. Tu seras donc toujours le même? A te voir mou comme une chique, peureux comme une femme, irrésolu, je me demande où tu peux trouver le courage d'entrer dans les cages et de faire manoeuvrer les bêtes! Ah ça! mais franchement, je ne te comprends pas! Tu es dans la plus belle situation que tu puisses rêver. Jusqu'à aujourd'hui, tout ce que tu as entrepris t'a réussi... Tu as une collection... de l'argent de côté, une grande renommée et tu te plains!... Ah! si, il te manquait quelque chose... l'indépendance! Certes, tu as évidemment perdu beaucoup, en perdant ton père, qui était un rude homme, un peu brute, mais rude homme tout de même!... mais il n'y a pas à dire, à ton âge, ça devait te peser, voyons, de ne pas te sentir ton maître! Surtout qu'en somme, ce n'est pas lui qui l'a fait ta réputation... Tu te l'es bien faite tout seul! Et voilà qu'au moment où le vieux disparaît... où tu deviens libre, tu passes ton temps à gémir et à désespérer!... Toi, l'homme le plus brave qu'il y ait sur le Voyage, tu as le trac parce qu'il te manque quelqu'un pour surveiller ton monde et veiller à ce qu'on ne laisse pas crever de faim tes bêtes!... Car enfin, il ne faisait que ça, ton père! Tiens! tu me fais de la peine! Laisse donc! va, un régisseur, un administrateur, ça se trouve... On n'a qu'à y mettre le prix! Ah bien! conclut-il en soupirant, c'est moi qui voudrais être à ta place, au lieu de panader avec mon truc à la manque où il n'y a qu'à manger de l'argent... Tu verrais si je canerais!

—Ça ne va donc pas, ton entresort?