Joseph Débucher, dit Boyau-Rouge, était né à Arras. Venu tout jeune à Paris, il s'était «dessalé» dans les faubourgs et avait exercé un peu tous les métiers. En dernier lieu, il avait été garçon marchand de vins.
Pendant une fête, une des odalisques employées dans le Concert Tunisien de la mère Voiret était tombée amoureuse de son torse d'hercule et il avait lâché le tablier pour suivre sa conquête.
Justement la mère Voiret avait besoin d'un surveillant sérieux et bien découplé pour garder son harem; autant par intérêt que pour faire plaisir à sa pensionnaire, elle avait engagé Boyau-Rouge qui s'était bientôt fait remarquer par son bagout extraordinaire et sa roublardise.
On l'avait alors élevé à la dignité de bonisseur et nul ne s'acquittait mieux de cet emploi.
Sur tout le Voyage, ses lazzis étaient célèbres, et l'on pouvait être sûr d'une recette lorsqu'il voulait se donner la peine de «travailler».
Il était avec cela d'une jolie force sur le tambour et donnait en parade de véritables représentations, reprenant pour son propre compte avec une incomparable virtuosité tout le répertoire de Plessis.
C'était bien l'homme qu'il fallait aux Tabary pour lancer leur nouvelle affaire.
Tout d'abord, Boyau-Rouge se fit tirer l'oreille.
Il avait de bons appointements, se faisait de beaux bénéfices. Ces dames l'aimaient beaucoup et il eût été complètement heureux, sans la jalousie idiote de Leïla, son odalisque particulière... Mais à part ce petit désagrément, il ne voyait pas de situation pouvant lui rapporter de plus beaux profits ni autant de satisfactions...
Il eût donc été déraisonnable à lui d'abandonner la proie pour l'ombre, le certain pour l'incertain.