Voilà tout.

Au lieu d'être un individu profondément sympathique, on n'est, aux yeux de Chuang-Tzù, qu'un homme qui ne cesse de vouloir être un autre que soi-même, et qui dès lors se prive de la seule excuse par laquelle il puisse justifier son existence.

Oui, si incroyable que cela puisse paraître, ce curieux penseur, se tournait, avec un soupir de regret, vers un certain Âge d'or, où il n'existait ni examen de concours, ni assommants systèmes d'éducation, ni missionnaires, ni dîners à deux sous pour le peuple, ni Églises établies, ni Sociétés humanitaires, ni mornes conférences sur vos devoirs envers votre prochain, ni ennuyeux sermons sur quelque sujet que ce fût.

En ce temps idéal, nous dit-il, les gens s'aimaient entre eux, sans se douter de ce que c'est que la charité, sans écrire à ce propos dans les journaux.

Ils étaient probes, et pourtant ils ne publiaient jamais de livres sur l'Altruisme.

Comme chacun gardait pour soi ce qu'il savait, le monde échappait au fléau du scepticisme, et comme chacun gardait ses vertus pour soi, personne ne se mêlait des affaires d'autrui.

On passait sa vie simplement, paisiblement, et on se contentait de la nourriture et des vêtements qu'on pouvait se procurer.

On s'apercevait d'un district à l'autre; «on entendait dans l'un les chiens et les coqs de l'autre,» et pourtant les gens vieillissaient et mouraient sans jamais échanger de visites.

On ne jasait pas à propos de gens malins, on n'avait point d'éloges pour des gens honnêtes.

Le sentiment intolérable de l'obligation était inconnu; les actes de l'espèce humaine ne laissaient aucune trace, et ses affaires ne devenaient point une rangaine que transmettent à la postérité d'imbéciles historiens.