L'Énéide est, par rapport à l'Iliade, à peu près ce que sont les Idylles du Roi à côté des vieux romans celtiques d'Arthur.

Elle est de même pleine de modernismes bien tournés, de charmants échos littéraires, de tableaux agréables et délicats.

De même que Lord Tennyson aime l'Angleterre, Virgile aimait Rome: les grands spectacles de l'histoire et la pourpre de l'empire sont également chers aux deux poètes, mais ni l'un ni l'autre n'a la grandiose simplicité, ou la large humanité des chanteurs primitifs, et comme héros, Énée est manqué non moins qu'Arthur.

La traduction de Sir Charles Bowen ne rend guère ce qui fait la qualité propre du style de Virgile, et çà et là par une inversion maladroite, elle nous rappelle qu'elle est une traduction.

Néanmoins, à tout prendre, elle est extrêmement agréable à lire et si elle ne reflète pas parfaitement Virgile, du moins elle nous apporte bien des souvenirs charmants de lui.

Le mètre qu'a choisi M. Charles Bowen est une forme de l'hexamètre anglais, avec le dissyllabe final contracté en un pied d'une seule syllabe.

Certes il est marqué par l'accent, et non par la quantité, et bien qu'il lui manque cet élément de force soutenue que constitue la terminaison dissyllabique du vers latin, et qu'il ait, dès lors, une tendance à former des couplets, la facilité à rimer qui résulte de ce changement n'est pas un mince avantage.

Il semble que la rime soit absolument nécessaire à tout mètre anglais qui cherche à obtenir la rapidité du mouvement, et il n'y a pas dans notre langue assez de doubles rimes pour permettre de conserver ce pied final de deux syllabes.

Comme exemple du procédé de Sir Charles Bowen, nous choisirions sa traduction du fameux passage de la cinquième églogue sur la mort de Daphnis.

Toutes les nymphes allèrent pleurant Daphnis cruellement mis à mort: Vous en fûtes témoins, bosquets et flots des rivières, de cette douleur, Quand la mère, jetant un cri, étreignit le triste corps de son fils, accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté, les étoiles du ciel. En ces jours sombres, personne ne conduisit ses bœufs repus ô Daphnis, pour les désaltérer aux eaux du frais ruisseau. L'étalon ne goûta plus aux ondes rapides, ne brouta plus un brin d'herbe dans la prairie. Comme les lions de Carthage rugirent de désespoir sur la tombe, Daphnis, les échos des monts sauvages et de la forêt le proclament: Daphnis fut le premier, qui nous enseigna à conduire avec la rêne du chariot les tigres de l'Arménie, à exercer le chœur pour Iacchus, qui nous apprit à enlacer de feuillage mobile l'épieu flexible. Ainsi que l'arbre a sa vigne pour parure, la vigne ses grappes, le troupeau cornu son taureau, une fertile plaine son blé, ainsi tu étais la beauté des tiens, et puisque le destin t'a ravi à nous, Palès elle-même et Apollon ont fui de nos prés et de nos ruisseaux Accusant de cruauté les Grands Dieux, de cruauté les étoiles du ciel