Mais comme le temps injuste qui l'a couronnée des lauriers stériles de la renommée, les a entrelacés aux mornes pavots de l'oubli, laissons-là ce qui n'est qu'un souvenir et revenons à une poétesse dont le chant nous reste comme une gloire impérissable de notre littérature, à celle qui entendit du fond de la sombre mine et de l'usine encombrée, la plainte des enfants, et fit pleurer l'Angleterre sur ces petits, celle qui dans ses sonnets soi-disant portugais chanta le mystère spirituel de l'amour, et les dons intellectuels que l'amour apporte à l'âme; celle qui eut foi dans tout ce qui était noble, qui eut de l'enthousiasme pour ce qui est grand, de la pitié pour tout ce qui souffre, celle qui écrivit: Vision de poètes, et les Fenêtres de la Casa Guidi, et Aurora Leigh.
Ainsi que l'a dit d'elle un homme, auquel je dois mon amour de la poésie, non moins que mon amour de la campagne,
Aujourd'hui encore à nos oreilles, le clair «Excelsior» lancé par une lèvre de femme, arrive par dessus l'Apennin, bien que la face de cette femme gise pâlie, glacée par la mort, avec tous les grands morts dont Florence garde le marbre; Car aussi longtemps que de nobles chants remueront les cœurs des hommes et rempliront le monde de leurs vibrations, en cercles s'élargissant toujours jusqu'à ce qu'ils parviennent jusqu'au trône de Dieu, et que le poème devienne prière, et que la prière apporte la vigueur libératrice qui communique aux nations la flamme des actions héroïques, elle est vivante,—la poétesse à la grande âme qui vit des fenêtres de la Casa Guida l'aube de la Liberté se lever sur l'Italie, et qui en rendit la gloire, en hymnes ensoleillés, à toute l'humanité.
Vraiment, elle est vivante, et non seulement au cœur de l'Angleterre de Shakespeare, mais aussi au cœur de l'Italie de Dante.
A la littérature grecque, elle dut sa culture classique, mais l'Italie moderne créa sa passion humaine pour la Liberté.
Après avoir franchi les Alpes, elle se sentit pleine d'une ardeur nouvelle, et de sa belle et éloquente bouche, que nous revoyons dans ses portraits, sort un flot de chant lyrique si noble, si majestueux que nous n'avons rien entendu de comparable sur les lèvres d'aucune femme, depuis plus de deux mille ans.
Il est agréable de se dire qu'une poétesse anglaise a été dans une certaine mesure un facteur efficace dans cette création de l'unité italienne qui fut le rêve de Dante, et si Florence chassa en exil son grand chanteur, du moins elle accueillit avec empressement dans ses murs la poétesse, qu'en ces derniers temps, lui avait envoyée l'Angleterre.
Si l'on avait à indiquer les principales qualités de l'œuvre de Mistress Browning, on nommerait, comme M. Swinburne l'a fait pour Byron, la sincérité et la force.
Il y a des défauts, naturellement.
«Elle ferait rimer lune avec table,» a-t-on dit d'elle par plaisanterie, et certes l'on ne trouverait point dans toute la littérature de rimes aussi monstrueuses que celles qu'on rencontre parfois dans les poésies de Mistress Browning.