Ernest.—Non, je ne me soucie pas de musique en ce moment. C'est beaucoup trop indéfini. D'ailleurs j'avais pour voisine à table, hier soir, la baronne Bernstein et, bien que ce soit une femme absolument charmante sous tout autre rapport, elle insista pour discuter sur la musique comme si la musique était réellement écrite en langue allemande. Et, quelles que soient les affinités de la musique, elle n'en a aucune, je suis heureux de le dire, avec l'allemand. Il y a des formes de patriotisme qui sont vraiment avilissantes. Non, Gilbert, ne jouez plus. Retournez-vous et parlez-moi. Parlez-moi jusqu'à ce que dans la chambre entre le jour aux cornes blanches. Il y a dans votre voix quelque chose de merveilleux.
Gilbert, se levant du piano.—Je ne suis pas en humeur de causer ce soir. Comme c'est mal à vous de sourire! Vraiment, je ne suis pas disposé. Où sont les cigarettes? Merci. Que ces simples narcisses sont exquis! Ils semblent d'ambre et de frais ivoire. On dirait des objets grecs de la meilleure période. Quelle était donc l'histoire qui vous fit rire, dans les confessions de l'Académicien repentant? Dites-la moi? Après avoir joué du Chopin, je me sens comme si j'avais pleuré sur des péchés que je n'ai jamais commis, et je suis en deuil pour des tragédies qui ne me concernent pas. La musique me semble toujours produire cet effet. Elle nous crée un passé que nous ignorions, et nous remplit d'un sentiment de tristesses qui furent soustraites à nos larmes. Je puis m'imaginer un homme ayant mené une vie parfaitement banale, et qui, entendant par hasard quelque curieux morceau de musique, découvre soudain que son âme a passé, à son insu, par de terribles expériences et connu d'effrayantes joies, de sauvages amours romantiques ou de grands renoncements. Dites-moi cette histoire, Ernest. J'ai besoin d'être distrait.
Ernest.—Oh! je ne sais si cela est de quelque importance. Mais j'ai trouvé là une explication vraiment admirable de la valeur réelle de l'ordinaire critique d'art. Il paraît qu'un jour une dame demanda gravement à l'Académicien repentant, comme vous l'appelez, si son tableau célèbre: «Un jour de printemps à Whiteley» ou «Attendant le dernier omnibus» ou quelque sujet de ce genre, était tout entier peint à la main?
Gilbert.—Et l'était-il?
Ernest.—Vous êtes incorrigible. Mais, sérieusement parlant, à quoi sert la critique d'art? Pourquoi l'artiste ne peut-il être laissé seul, créer un nouveau monde s'il le désire ou, sinon, donner une ébauche du monde que nous connaissons déjà et dont chacun de nous, j'imagine, se lasserait si l'art avec son esprit subtil de choix et son délicat instinct de sélection ne le purifiait pour nous et ne lui donnait une perfection momentanée. Il me semble que l'imagination agrandit ou devrait agrandir autour d'elle la solitude et qu'elle travaille mieux dans le silence et l'isolement. Pourquoi l'artiste serait-il troublé par la clameur perçante de la critique? Pourquoi ceux qui ne peuvent créer prennent-ils sur eux d'estimer la valeur du travail créateur? Que peuvent-ils en connaître? Si l'œuvre d'un homme est facile à comprendre, une explication est inutile ...
Gilbert.—Et si son œuvre est incompréhensible, une explication est mauvaise.
Ernest.—Je n'ai pas dit cela.
Gilbert.—Ah! Vous auriez dû le dire. Aujourd'hui, si peu de mystères nous restent que nous ne pouvons souffrir d'être privé de l'un d'eux. Les membres de la «Browning Society» comme les théologiens du «Broad Church Party» ou les auteurs des «Great Writers' Series» de M. Walter Scott me paraissent perdre leur temps en essayant d'expliquer leur divinité. On espérait que Browning était un mystique, ils ont cherché à nous montrer qu'il était simplement imprécis. On s'imaginait qu'il avait quelque chose à cacher, ils ont prouvé qu'il n'avait presque rien à révéler. Mais je parle seulement de son œuvre incohérente. Au point de vue d'ensemble, l'homme fut grand. Il n'appartenait pas à la race des Olympiens et eut toute l'imperfection d'un Titan. Il n'avait pas une vision étendue et ce n'est que rarement qu'il put chanter. Son œuvre est gâtée par la lutte, la violence et l'effort et il ne passa pas de l'émotion à la forme, mais de la pensée au chaos. Pourtant, il fut grand. On l'appela un penseur et certes ce fut un homme qui pensa toujours et toujours tout haut; or ce ne fut pas la pensée qui le fascina, mais plutôt les procédés par lesquels elle se meut. Ce fut la machine qu'il aima, non ce qu'elle produit. La méthode par laquelle le sot atteint la sottise lui fut aussi chère que l'ultime sagesse du sage. Et le subtil mécanisme de l'esprit le fascinait à ce point qu'il en vint à mépriser le langage ou le considérer comme un instrument incomplet d'expression. La rime, ce parfait écho qui, au creux du vallon des muses, enfante sa propre voix et lui répond, qui, aux mains d'un véritable artiste devient non seulement un élément matériel de beauté métrique mais un élément spirituel de pensée comme de passion, éveillant un nouvel état d'âme, peut-être, excitant un nouvel enchaînement d'idées ou bien ouvrant par la pure douceur et la suggestion de sa sonorité une porte d'or que l'Imagination elle-même avait heurtée en vain; la rime, qui peut muer la parole de l'homme en la langue des dieux, la rime, la seule corde ajoutée par nous à la lyre grecque, devint sous les mains de Robert Browning une chose grotesque et difforme qui fit parfois de lui un bouffon en poésie, comme un bas comédien, et le fit monter trop souvent Pégase, sa langue gonflant sa joue. Il est de ces moments où il nous blesse avec une monstrueuse musique. Et, s'il ne peut nous la donner qu'en brisant les cordes de son luth, il les brise, en des craquements discords, et nulle tettix Athénienne, créant une mélodie avec ses ailes frémissantes, ne vient se poser sur la corne d'ivoire pour rendre le mouvement parfait ou l'intervalle moins rude. Pourtant, il fut grand, et bien qu'il ait fait de la langue une argile grossière, il s'en servit pour former des hommes et des femmes qui vivent. C'est la créature la plus shakespearienne depuis Shakespeare. Si Shakespeare chantait avec des myriades de lèvres, Browning balbutiait avec des milliers de bouches. Même à cette heure où je parle, non contre lui mais pour lui, je vois se glisser dans la chambre toute la pompe de ses personnages. Là, s'avance Fra Lippo Lippi, les joues encore brûlantes du baiser ardent de quelque jeune fille. Là se tient, redoutable, Saül dont le turban scintille de princiers saphirs. Mildred Tresham est là et le moine espagnol, jaune de haine, et Blougram et Ben Ezra et l'évêque de Saint-Praxed. Le rejeton de Setebos bredouille dans le coin, et Sebald entendant Pippa qui passe, regarde le farouche visage d'Ottima, et la prend en horreur, elle et son péché et lui-même. Pâle comme le satin blanc de son pourpoint, le roi mélancolique épie de ses traîtres yeux songeurs le trop loyal Strafford qui va vers son destin, et Andréa frémit en écoutant ses cousins siffler dans le jardin et défend à sa parfaite épouse de descendre. Oui, Browning fut grand. Et quel souvenir laissera-t-il? Celui d'un poète? Non, mais d'un écrivain de fiction, des plus hauts, peut-être, que nous ayions jamais eu. Son sens de la situation dramatique fut sans rival et, s'il ne put résoudre ses propres problèmes il put, du moins, les poser et que doit faire de plus un artiste?
Envisagé comme créateur de personnages, il se range auprès de celui qui fit Hamlet. Eût-il été précis et ordonné qu'il eût pu s'asseoir à ses côtés. Le seul homme digne de toucher le bord de son vêtement est George Meredith. Meredith est un Browning en prose, ainsi que Browning lui-même, qui se servit de la poésie comme d'un moyen pour écrire en prose.