Ernest.—Je dirais qu'il doit être avant tout impartial.
Gilbert.—Ah non! pas impartial. Un critique ne peut l'être au sens ordinaire du mot. Ce n'est que sur les choses qui ne nous intéressent pas que nous pouvons donner une opinion impartiale et c'est sans doute la raison pourquoi une opinion impartiale est toujours absolument sans valeur. L'homme qui voit les deux côtés d'une question ne voit absolument rien. L'art est une passion et, en matière d'art, la Pensée est inévitablement colorée par l'émotion, ainsi fluide plutôt que fixée, et, dépendant d'états subtils et de mouvements exquis, ne peut être resserrée dans la rigidité d'une formule scientifique ou d'un dogme théologique. C'est à l'âme que parle l'Art et l'âme peut être prisonnière de l'esprit aussi bien que du corps. On ne devrait pas, évidemment, avoir de préjugés, mais comme un grand Français le remarqua, il y a un siècle, c'est l'affaire à chacun d'avoir sur ces sujets des préférences et quand on a des préférences on cesse d'être impartial. Il n'y a qu'un commissaire-priseur qui puisse admirer également et impartialement toutes les écoles d'art. Non, l'impartialité n'est pas une des qualités du vrai critique, ce n'est pas même une condition de la critique. Chaque forme d'art avec laquelle nous venons en contact nous domine au moment même à l'exclusion de toute autre forme. Il faut que nous nous abandonnions absolument à l'œuvre en question, quelle qu'elle soit, si nous voulons obtenir son secret. Il faut pendant ce temps que nous ne pensions à rien d'autre et nous ne pouvons pas, en vérité, faire autrement.
Ernest.—Le critique en tout cas sera raisonnable, n'est-ce pas?
Gilbert.—Raisonnable? Il y a deux façons de ne pas aimer l'art, Ernest. L'une consiste à ne pas l'aimer. L'autre à l'aimer raisonnablement. L'Art, en effet, comme le vit Platon, et non sans regret, crée chez celui qui l'écoute et celui qui le contemple une forme de divine folie. Il ne naît pas de l'inspiration, mais il rend les autres inspirés. La raison n'est pas la faculté à laquelle il s'adresse. Si l'on aime vraiment l'Art, on doit l'aimer par-dessus tout au monde, et contre un tel amour la raison, si on l'écoutait, ne saurait que vociférer. Il n'y a rien de sain dans le culte de la beauté. C'est une chose trop splendide pour être saine. Ceux qui l'ont pour note dominante de leur vie paraîtront toujours au monde de purs visionnaires.
Ernest.—Du moins, le critique sera-t-il sincère.
Gilbert.—Une faible sincérité est dangereuse, une grande est absolument fatale. Le vrai critique, en effet, sera toujours sincère dans sa dévotion au principe de beauté, mais il recherchera la beauté à toute époque et dans chaque école et ne se laissera jamais limiter par quelque coutume établie de pensée ou un mode stéréotypé d'envisager les choses. Il se réalisera lui-même en des formes nombreuses, et de mille façons différentes, et sera toujours curieux de nouvelles sensations et de nouveaux points de vue. C'est par un changement constant, et par ce changement seul qu'il trouvera son unité véritable. Il ne consentira pas à être l'esclave de ses propres opinions. Qu'est-ce en effet que l'esprit sinon le mouvement dans la sphère intellectuelle? L'essence de la pensée comme l'essence de la vie, c'est la croissance. Il ne faut pas vous effrayer des mots, Ernest. Ce que les gens nomment le manque de sincérité, est simplement la méthode par laquelle nous pouvons multiplier nos personnalités.
Ernest.—J'ai peur de ne pas avoir été heureux dans mes suggestions.
Gilbert.—Des trois qualités mentionnées par vous, deux: la sincérité et l'impartialité, si elles n'appartiennent pas positivement à la morale, y touchent de fort près, et la première condition de la critique est que le critique soit en état de reconnaître que la sphère de l'Art et celle de l'Ethique sont absolument distinctes et séparées. Quand on les confond, le Chaos recommence. On les confond trop souvent aujourd'hui en Angleterre, et bien que nos modernes Puritains ne puissent détruire une belle chose, ils peuvent presque, cependant, grâce à leur prurit extraordinaire, souiller un moment la beauté. C'est, je regrette de le dire, principalement au moyen du journalisme que ces gens-là trouvent à s'exprimer. Je le regrette, parce qu'il y a beaucoup à dire en faveur du journalisme moderne. En nous donnant les opinions des gens incultes, il nous maintient en contact avec l'ignorance de la société. En relatant avec soin les événements courants de la vie contemporaine, il nous montre quelle est leur minime importance. En discutant invariablement l'inutile, il nous fait comprendre ce qui est nécessaire à la culture de l'esprit et ce qui ne l'est pas. Mais il ne devrait pas permettre au pauvre Tartuffe d'écrire des articles sur l'art moderne. Quand il le permet, il se ridiculise. Et cependant, les articles de Tartuffe et les notes de Chadband ont, du moins, ceci de bon. Ils servent à montrer combien est limité le domaine où l'éthique et les considérations éthiques peuvent prétendre exercer leur influence. La science est hors de l'atteinte de la moralité, car ses yeux sont fixés sur des vérités éternelles. L'art est également hors de cette atteinte, car ses yeux sont fixés sur des choses belles, immortelles et toujours changeantes. A la moralité appartiennent les sphères inférieures et les moins intellectuelles. Laissons passer pourtant ces Puritains déclamateurs; ils ont leur côté comique. Qui peut s'empêcher de rire quand un journaliste ordinaire propose d'un ton sérieux de limiter les sujets à la disposition de l'artiste? Il serait bon qu'une limite soit imposée, et elle le sera bientôt, je l'espère, à nos journaux et à nos journalistes, car ils nous donnent les faits tout nus, sordides et dégoûtants de la vie. Ils racontent avec une avidité dégradante les péchés de second ordre et, avec le soin méticuleux des illettrés, nous donnent des détails précis et prosaïques sur les faits et gestes de gens sans aucune espèce d'intérêt. Mais l'artiste qui accepte les faits de la vie et pourtant les mue en formes de beauté, en fait des modèles de pitié ou de terreur, montre leur couleur essentielle, leur prodige, leur véritable valeur au point de vue critique, édifiant ainsi en dehors d'eux un monde plus réel que la réalité même, et d'un sens plus élevé et plus noble—qui donc lui assignera des limites? Ce ne sera pas les apôtres de ce nouveau journalisme qui n'est que la vieille vulgarité «s'exposant sans entraves». Ni les apôtres de ce nouveau puritanisme, qui n'est que la lamentation de l'hypocrite, aussi mal écrite que mal proférée. La suggestion seule en est ridicule. Laissons ces méchantes gens et continuons à discuter les qualités artistiques nécessaires au vrai critique.
Ernest.—Et quelles sont-elles? Dites-les moi?