Pourtant, qui donc, sous cette nuit de guerre et de terreurs, peut du haut de la tour tranquille épier la venue des armées futures? Qui peut dire à l'avance quelles joies amènera le jour, ou pourquoi les linottes chantent avant l'aube? Toi, toi aussi, tu peux te réveiller, ainsi que la rose se réveille, en son éclat d'incarnat, du tombeau que lui font les neiges, comme les opulents champs de blé qui rougissent, puis se dorent, surgissent de ce sol brun, que durcit l'âpre voix de l'hiver, ou comme des mêlées de la tempête se dégage une parfaite étoile.
O cité tant aimée, j'ai voyagé bien loin des îles ceintes de vagues qui sont ma patrie. J'ai vu le sombre mystère du Dôme s'élever lentement sur la route de la morne Campagna et se revêtir de la royale pourpre du jour, et de la cité couronnée de violettes, j'ai assisté au coucher du soleil près de la colline de Corinthe, et j'ai vu le «rire infiniment nombreux de la mer» du haut des collines qu'éclairaient les étoiles, dans l'Arcadie constellée de fleurs, et pourtant c'est à toi que revient mon plus complet amour, comme revient le soir à son nid de la forêt la tourterelle attardée.
O cité du poète, celui qui a vu à peine une vingtaine d'étés perdre leur justaucorps vert pour prendre la livrée de l'automne, ferait un vain effort pour éveiller sur sa lyre un chant plus sonore, ou pour dire les jours de gloire; et vraiment c'est peu de chose que le léger murmure qui sort du chalumeau du pâtre, alors que le souffle vibrant du clairon devrait ébranler le ciel et embraser toute la voûte. Et ce serait folie que d'aborder de pareils sujets. Pourtant, je sais que mon coeur n'a jamais éprouvé une plus noble ardeur que le jour où je réveillai tes rues de leur silence sous le choc bruyant des fers de mon cheval, et que je vis la ville que j'essaie de chanter maintenant, après de longues journées d'un voyage monotone.
VII
Adieu, Ravenne! Mais il y a un an je restai debout à contempler la pourpre splendide du couchant, dans la chapelle solitaire de ta plaine marécageuse. Le ciel était pareil à un bouclier qui aurait reçu du soleil mourant la tache du sang et de la bataille, et à l'ouest, les nuages fermant le cercle avaient tissé une robe royale, digne d'être portée par quelques-uns des grands Dieux, pendant que dans la vaste étendue, l'océan de l'air empourpré, descendait la galère dorée du Dieu de la lumière.
Ici encore, la douce tranquillité de la nuit ramène le flux montant du souvenir, et ravive l'amour passionné que j'eus pour toi. C'est maintenant le Printemps d'amour, mais bientôt l'Eté s'épanouira en maître sur les prairies, sur les arbres, et bientôt le gazon s'embellira de fleurs plus brillantes, et produira des lis que fauchera quelque adolescent. Puis, avant peu, le vainqueur de l'Eté, l'opulent Automne, saison usurière, prêtera son or accumulé à tous les arbres, pour le voir dispersé de tous côtés par la prodigalité de la brise. Et ensuite ce sera le froid et monotone Hiver. Ainsi s'accomplit jusqu'au bout le cycle de l'année. Ainsi nous allons de l'adolescence à l'âge viril, pour déchoir dans les jours pénibles où les boucles de cheveux sont de neige. L'amour seul ne connaît point l'hiver: il ne meurt jamais, il n'a aucun souci des menaces de l'orage ni du ciel de plomb. Et celui que j'ai pour toi ne passera jamais, alors même que mes lèvres faibles ne pourraient que bégayer ton éloge.
Adieu! Adieu! L'étoile silencieuse du soir, avant courrière de la nuit, scintille dans le lointain et avertit le berger de ramener ses troupeaux au bercail. Peut-être, avant que les mers d'or de nos champs soient réunies en gerbes par les moissonneurs, peut-être avant que je voie les feuilles d'automne, je pourrai contempler ta cité, et déposer humblement à tes pieds la couronne de lauriers du poète.
Adieu! Adieu! cette lampe d'argent, la lune, qui pour nous fait l'heure de minuit aussi claire que midi, éclaire sûrement tes tours, et fait bonne garde là où Dante dort, où Byron aimait à vivre.