Et court le grand galop quand il est à son fait,
Et cette façon-là est absolument désagréable à un homme qui digère. Contez, je le veux bien, mais contez d'une manière harmonique, comme disait cet animal de Lippmann.
—Ne vous fâchez pas, Loiselier, ne vous fâchez pas. Se fâcher est encore plus mauvais pour un homme qui digère et, vous le savez, mon cher, à la première colère, c'est l'apoplexie qui vous guette. Ainsi écoutez-moi, calmement, posément, gracieusement, comme si j'étais la gentille Jeanne Printemps ou votre petite farceuse de Melcy. Voyons, la bouche en cul de poule, mon gros père... Je suis, d'ailleurs, au coeur de mon sujet et, quand je vous parle des caballeros de la noche de Montevideo, il faut votre myopie pour me croire éloigné des cavaliers du brouillard de Nottingham, qui sont les héros de mon anecdote,—car ce n'est qu'une anecdote.
Vous le savez, j'ai fréquenté bon nombre de gens mal famés dans mon existence.
Je n'ai pas à ce sujet les préjugés vulgaires.
J'ai plus d'estime pour un Jack l'éventreur quelconque que pour l'opulent bijoutier aux aiguilles. Était-ce un bijoutier, Loiselier? Ce devait être plutôt un banquier, n'est-ce pas, mon cher? Je serre plus volontiers la main d'un professionnel que celle d'un escroc comme ce Ladislas Téligny que vous avez expulsé l'autre mois et qui avait dupé jusqu'à monsieur de Cerneval.
J'ai cependant rarement connu dans ce monde fort peu chrétien un personnage qui m'inspirât de prime abord autant d'antipathie que l'ancien geôlier Dickson, mais cette honnête crapule, cent fois pire à coup sûr que le pire de ceux qu'il avait charge de maintenir sur la paille humide des «cachots,» avait un répertoire de souvenirs tous plus attrayants les uns que les autres et quand on l'avait chambré en compagnie de deux ou trois bonnes bouteilles de rhum authentique, il vous en dégoisait une vraie fanfare.
J'ai lu les mémoires de notre bourreau Barry, l'homme qui avait pendu en quinze ans 973 criminels. Eh bien! c'est de la petite bière à côté des souvenirs de mon Dickson. Je ne parle pas du talent du conteur. Barry ou son teinturier n'en n'ont aucun. L'éducation des bourreaux est singulièrement négligée de notre temps. Dickson, au contraire, avait au suprême degré le don de la présentation: il faisait vivre les héros de ses historiettes.
Pauvre Dickson, il était comme la vierge de votre poète, celle qui aimait trop le bal, il goûtait trop le rhum, c'est ce qui l'a tué. Moi je goûtais trop ses récits. De la sorte un jour nous avons entamé la cinquième bouteille, Dickson en resta ivre mort et ne s'est plus réveillé.
Ce fut vraiment dommage, car je ne doute pas qu'il n'eut encore matière à quelques semaines de récits, rien qu'avec ses souvenirs du Old Bishop's de Nottingham où s'était écoulée son enfance près de son geôlier de père.