La première guinée s'était fondue comme par enchantement.

Une nouvelle demi-couronne venait de descendre dans le creuset sous forme de liquides aussi variés qu'alcoolisés, qu'absorbait le gosier du prisonnier.

A le voir si bien boire, Dickson, aussi ivrogne que sa progéniture, sentait crouler son mépris pour le «failli fils du diable».

Le soir, ne pouvant plus retenir sa langue et surtout sa gorge qui brûlait de convoitise, il se décida à lier conversation avec son hôte et comme une politesse en vaut une autre, les nouveaux amis se partagèrent dès lors des rasades.

—Mais enfin, disait mélancoliquement Dickson tandis qu'ils vidaient ensemble la dernière bouteille, maintenant tout est bu et il vous faudra supporter la pensée que ce ladre de chirurgien va charcuter votre chair. Cela me déchire le coeur, mon pauvre ami, sanglota Dickson avec un attendrissement d'ivrogne.

—Pas si bête, repartit le client du chirurgien. Ma sentence porte: «sera étranglé pour être ensuite brûlé au lieu des exécutions.» Je connais les lois, mon cher ami, il ne dépend de personne, même du banc du roi, d'en changer les dispositions. Le chirurgien disséquera mes cendres si bon lui semble. J'entends être brûlé et je serai....

Le petit La Salcète entra comme une bombe, son chapeau sur l'oreille à son habitude.

—Vous bavardez, messieurs, et l'Opéra-Comique flambe.

En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et, comme c'est ce soir-là que lord Stephen Algernon Sydney eut la tête broyée par une poutre en travaillant à tirer des flammes le petit sujet Cavanier première, nous n'avons jamais su ni comment mourut le malin client du chirurgien de Nottingham, ni ce qu'il fallait penser de l'abominable réputation que le père de lord Algernon avait faite à son fils et qu'en un si fier mépris du cant anglais, il affichait avec une sorte de bravade.

LA PEAU D'ORANGE