Le jeune homme était appuyé contre le manteau de la cheminée, le regardant avec cette étrange expression qu'on voit sur la figure de ceux qui sont absorbés dans le spectacle, lorsque joue un grand artiste. Ce n'était ni un vrai chagrin, ni une joie véritable. C'était l'expression d'un spectateur avec, peut-être, une lueur de triomphe dans ses yeux. Il avait ôté la fleur de sa boutonnière et la respirait avec affectation.
—Que veut dire tout cela? s'écria enfin Hallward. Sa propre voix résonna avec un éclat inaccoutumé à ses oreilles.
—Il y a des années, lorsque j'étais un enfant, dit Dorian Gray, froissant la fleur dans sa main, vous m'avez rencontré, vous m'avez flatté et appris à être vain de ma beauté. Un jour, vous m'avez présenté à un de vos amis, qui m'expliqua le miracle de la jeunesse, et vous avez fait ce portrait qui me révéla le miracle de la beauté. Dans un moment de folie que, même maintenant, je ne sais si je regrette ou non, je fis un voeu, que vous appellerez peut-être une prière....
—Je m'en souviens! Oh! comme je m'en souviens! Non! C'est une chose impossible.... Cette chambre est humide, la moisissure s'est mise sur la toile. Les couleurs que j'ai employées étaient de quelque mauvaise composition.... Je vous dis que cette chose est impossible!
—Ah! qu'y a-t-il d'impossible? murmura le jeune homme, allant à la fenêtre et appuyant son front aux vitraux glacés.
—Vous m'aviez dit que vous l'aviez détruit?
—J'avais tort, c'est lui qui m'a détruit!
—Je ne puis croire que c'est là mon tableau.
—Ne pouvez-vous y voir votre idéal? dit Dorian amèrement.
—Mon idéal, comme vous l'appelez....