—Oh! elle est mieux que bonne, elle est belle, murmura lord Henry, sirotant un verre de vermouth aux oranges amères. Dorian dit qu'elle est belle, et il ne se trompe pas sur ces choses. Son portrait par vous a singulièrement hâté son appréciation sur l'apparence physique des gens; oui, il a eu, entre autres, cet excellent effet. Nous devons la voir ce soir, si notre ami ne manque pas au rendez-vous.
—Vous êtes sérieux?
—Tout à fait, Basil. Je ne l'ai jamais été plus qu'en ce moment.
—Mais approuvez-vous cela, Harry? demanda le peintre, marchant de long en large dans la chambre, et mordant ses lèvres. Vous ne pouvez l'approuver! Il y a là un paradoxe de votre part.
—Je n'approuve jamais quoi que ce soit, et ne désapprouve davantage. C'est prendre dans la vie une attitude absurde. Nous ne sommes pas mis au monde pour combattre nos préjugés moraux. Je ne fais pas attention à ce que disent les gens vulgaires, et je n'interviens jamais dans ce que peuvent faire les gens charmants. Si une personnalité m'attire, quel que soit le mode d'expression que cette personnalité puisse choisir, je le trouve tout à fait charmant. Dorian Gray tombe amoureux d'une belle fille qui joue Juliette et se propose de l'épouser. Pourquoi pas?... Croyez-vous que s'il épousait Messaline, il en serait moins intéressant? Vous savez que je ne suis pas un champion du mariage. Le seul mécompte du mariage est qu'il fait celui qui le le consomme un altruiste; et les altruistes sont sans couleur; ils manquent d'individualité. Cependant, il est certains tempéraments que le mariage rend plus complexes. Ils gardent leur égoïsme et y ajoutent encore. Ils sont forcés d'avoir plus qu'une seule vie. Ils deviennent plus hautement organisés, et être plus hautement organisé, je m'imagine, est l'objet de l'existence de l'homme. En plus, aucune expérience n'est à mépriser, et quoi que l'on puisse dire contre le mariage, ce n'est point une expérience dédaignable. J'espère que Dorian Gray fera de cette jeune fille sa femme, l'adorera passionnément pendant six mois, et se laissera ensuite séduire par quelque autre. Cela nous va être une merveilleuse étude.
—Vous savez bien que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, Harry; vous le savez mieux que moi. Si la vie de Dorian Gray était gâtée, personne n'en serait plus désolé que vous. Vous êtes meilleur que vous ne prétendez l'être.
Lord Henry se mit à rire.
—La raison pour laquelle nous pensons du bien des autres, est que nous sommes effrayés pour nous-mêmes. La base de l'optimisme est la terreur, tout simplement. Nous pensons être généreux parce que nous gratifions le voisin de la possession de vertus qui nous sont un bénéfice. Nous estimons notre banquier dans l'espérance qu'il saura faire fructifier les fonds à lui confiés, et nous trouvons de sérieuses qualités au voleur de grands chemins qui épargnera nos poches. Je pense tout ce que je dis. J'ai le plus grand mépris pour l'optimisme. Aucune vie n'est gâtée, si ce n'est celle dont la croissance est arrêtée. Si vous voulez gâter un caractère, vous n'avez qu'à tenter de le réformer; quant au mariage, ce serait idiot, car il y a d'autres et de plus intéressantes liaisons entre les hommes et les femmes; elles ont le charme d'être élégantes.... Mais voici Dorian lui-même. Il vous en dira plus que moi.
—Mon cher Harry, mon cher Basil, j'attends vos félicitations, dit l'adolescent en se débarrassant de son mac-farlane doublé de soie, et serrant les mains de ses amis. Je n'ai jamais été si heureux! Comme tout ce qui est réellement délicieux, mon bonheur est soudain, et cependant il m'apparaît comme la seule chose que j'aie cherchée dans ma vie.
Il était tout rose d'excitation et de plaisir et paraissait extraordinairement beau.