La jeune fille sourit....
—Dorian, répondit-elle, appuyant sur son prénom d'une voix traînante et musicale, comme s'il eût été plus doux que miel aux rouges pétales de sa bouche, Dorian, vous auriez dû comprendre, mais vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?
—Comprendre quoi? demanda-t-il, rageur....
—Pourquoi je fus si mauvaise ce soir! Pourquoi je serai toujours mauvaise!... Pourquoi je ne jouerai plus jamais bien!...
Il leva les épaules.
—Vous êtes malade, je crois; quand vous êtes malade, vous ne pouvez jouer: vous paraissez absolument ridicule. Vous nous avez navrés, mes amis et moi.
Elle ne semblait plus l'écouter; transfigurée de joie, elle paraissait en proie à une extase de bonheur!...
—Dorian! Dorian, s'écria-t-elle, avant de vous connaître, je croyais que la seule réalité de la vie était le théâtre: c'était seulement pour le théâtre que je vivais; je pensais que tout cela était vrai; j'étais une nuit Rosalinde, et l'autre, Portia: la joie de Béatrice était ma joie, et les tristesses de Cordelia furent miennes!... Je croyais en tout!... Les gens grossiers qui jouaient avec moi me semblaient pareils à des dieux! J'errais parmi les décors comme dans un monde à moi: je ne connaissais que des ombres, et je les croyais réelles! Vous vîntes, ô mon bel amour! et vous délivrâtes mon âme emprisonnée.... Vous m'avez appris ce qu'était réellement la réalité! Ce soir, pour la première fois de ma vie, je perçus le vide, la honte, la vilenie de ce que j'avais joué jusqu'alors. Ce soir, pour la première fois, j'eus la conscience que Roméo était hideux, et vieux, et grimé, que faux était le clair de lune du verger, que les décors étaient odieux, que les mots que je devais dire étaient menteurs, qu'ils n'étaient pas mes mots, que ce n'était pas ce que je devais dire!... Vous m'avez élevée dans quelque chose de plus haut, dans quelque chose dont tout l'art n'est qu'une réflexion. Vous m'avez fait comprendre ce qu'était véritablement l'amour! Mon amour! Mon amour! Prince Charmant! Prince de ma vie! Je suis écoeurée des ombres! Vous m'êtes plus que tout ce que l'art pourra jamais être! Que puis-je avoir de commun avec les fantoches d'un drame? Quand j'arrivai ce soir, je ne pus comprendre comment cela m'avait quittée. Je pensais que j'allais être merveilleuse et je m'aperçus que je ne pouvais rien faire. Soudain, la lumière se fit en moi, et la connaissance m'en fut exquise.... Je les entendis siffler, et je me mis à sourire.... Pourraient-ils comprendre un amour tel que le nôtre? Emmène-moi, Dorian, emmène-moi, quelque part où nous puissions être seuls. Je hais la scène! Je puis mimer une passion que je ne ressens pas, mais je ne puis mimer ce quelque chose qui me brûle comme le feu! Oh! Dorian! Dorian, tu comprends maintenant ce que cela signifie. Même si je parvenais à le faire, ce serait une profanation, car pour moi, désormais, jouer, c'est d'être amoureuse! Voilà ce que tu m'as faite!...
Il tomba sur le sofa et détourna la tête.
—Vous avez tué mon amour! murmura-t-il.