«Je suis heureux de vivre dans un siècle où de pareils miracles se produisent. Ils nous font croire à la réalité des choses avec lesquelles nous jouons, comme le roman, la passion, l'amour....»
—Je fus bien cruel envers elle, vous l'oubliez....
—Je suis certain que les femmes apprécient la cruauté, la vraie cruauté, plus que n'importe quoi. Elles ont d'admirables instincts primitifs. Nous les avons émancipées, mais elles n'en sont pas moins restées des esclaves cherchant leurs maîtres; elles aiment être dominées. Je suis sûr que vous fûtes splendide! Je ne vous ai jamais vu dans une véritable colère, mais je m'imagine combien vous devez être charmant. Et d'ailleurs, vous m'avez dit quelque chose avant-hier, qui me parut alors quelque peu fantaisiste, mais que je sens maintenant parfaitement vrai, et qui me donne la clef de tout....
—Qu'était-ce, Harry?
—Vous m'avez dit que Sibyl Vane vous représentait toutes les héroïnes de roman, qu'elle était un soir Desdemone, et un autre, Ophélie, qu'elle mourait comme Juliette, et ressuscitait comme Imogéne!
—Elle ne ressuscitera plus jamais, maintenant, dit le jeune homme, la face dans ses mains.
—Non, elle ne ressuscitera plus; elle a joué son dernier rôle.... Mais il vous faut penser à cette mort solitaire dans cette loge clinquante comme si c'était un étrange fragment lugubre de quelque tragédie jacobine, comme à une scène surprenante de Webster, de Ford ou de Cyril Tourneur. Cette jeune fille n'a jamais vécu, à la réalité, et elle n'est jamais morte.... Elle vous fut toujours comme un songe..., comme ce fantôme qui apparaît dans les drames de Shakespeare, les rendant plus adorables par sa présence, comme un roseau à travers lequel passe la musique de Shakespeare, enrichie de joie et de sonorité.
«Elle gâta sa vie au moment où elle y entra, et la vie la gâta; elle en mourut.... Pleurez pour Ophélie, si vous voulez; couvrez-vous le front de cendres parce que Cordélié a été étranglée; invectivez le ciel parce que la fille de Brabantio est trépassée, mais ne gaspillez pas vos larmes sur le cadavre de Sibyl Vane; celle-ci était moins réelle que celles-là....»
Un silence suivit. Le crépuscule assombrissait la chambre; sans bruit, à pas de velours, les ombres se glissaient dans le jardin. Les couleurs des objets s'évanouissaient paresseusement.
Après quelques minutes, Dorian Gray releva la tête....