J'ai fait remarquer que les arts qui sont restés le plus indemnes en Angleterre sont les arts auxquels le public ne prenait aucun intérêt.
Il s'intéresse néanmoins au drame, et comme en ces dix ou quinze dernières années, il s'est accompli un certain progrès dans le drame, il est important de rappeler que ce progrès est dû uniquement à ce que quelques artistes originaux se sont refusés à prendre pour guide le défaut de goût du public, se sont refusés à considérer l'art comme une simple affaire d'offre et de demande.
Possédant une vive, une merveilleuse personnalité, un style qui contient une véritable puissance de couleur; et avec cela une extraordinaire faculté non seulement de reproduire les jeux de physionomie, mais encore d'imaginer, de créer par l'intelligence, M. Irving, s'il s'était proposé pour but unique de donner au public ce que celui-ci voulait, eût pu présenter les pièces les plus banales de la manière la plus banale, avoir aussi autant de succès, autant d'argent qu'un homme en peut souhaiter, mais il avait autre chose en vue. Il voulait réaliser sa propre personnalité en tant qu'artiste, dans des conditions données, et dans certaines formes de l'art. Tout d'abord, il fit appel au petit nombre. Maintenant il a fait l'éducation du grand nombre. Il a créé dans le public à la fois le goût et le tempérament.
Le public apprécie immensément son succès artistique. Néanmoins je me suis souvent demandé si le public comprend que ce succès est entièrement dû au fait qu'Irving a refusé d'accepter son criterium, et qu'il y a substitué le sien. Avec le goût du public, le Lyceum eut été une boutique de second ordre, telle que le sont actuellement la plupart des théâtres populaires de Londres. Mais qu'on l'ait compris ou non, un fait reste acquis, que le goût et le tempérament ont été jusqu'à un certain point créés dans le public, que le public est capable de produire ces qualités.
Dès lors le problème se pose ainsi: Pourquoi le public ne se civilise-t-il pas davantage? Il en possède la faculté; qu'est-ce qui l'arrête?
Ce qui l'arrête, il faut le redire, c'est son désir d'imposer son autorité à l'artiste et aux oeuvres d'art.
Il est des théâtres, comme le Lyceum, comme Haymarket, où le public semble arriver avec des dispositions favorables. Dans ces deux théâtres, il y a eu des artistes originaux, qui ont réussi à créer dans leur auditoire - et chaque théâtre de Londres a son auditoire - le tempérament auquel s'adapte l'Art.
Et qu'est-ce que ce tempérament-là? C'est un tempérament réceptif.
Voilà tout.
Quand on aborde une oeuvre d'art avec le désir, si faible qu'il soit, d'exercer une autorité sur elle et sur l'artiste, on l'aborde dans des dispositions telles qu'on ne saurait en recevoir la moindre impression artistique.
L'oeuvre d'art est faite pour s'imposer au spectateur; le spectateur n'a point à s'imposer à l'oeuvre d'art.