Le pillage de Soleillet sur le chemin du Sénégal à l’Adrar en 1879 ;
L’attaque dirigée sur moi et mon escorte par les Oulad el-Alouch près de Timbouctou ; le massacre projeté de mon expédition par Sidi Housséin dans Ilerh, et l’attaque de ma maison à Taroudant, en 1880[24].
Les soulèvements récents en Algérie, en Tunisie et en Égypte ont été fréquemment signalés par des actes de férocité contre des gens d’autres croyances. L’assassinat de centaines de pacifiques colons espagnols par les bandes de Bou-Amema en Algérie et les massacres d’Alexandrie démontrent que des destructions d’infidèles comme il y en eut autrefois en Syrie ne sont pas des événements impossibles aujourd’hui. La manière dont, une des années précédentes, le savant professeur Palmer et ses compagnons Charrington et le capitaine Gill avaient été assassinés dans la presqu’île du Sinaï prouvait une cruauté bestiale de la part des hordes arabes de l’endroit. Et que signifie le dernier soulèvement du Mahdi, le faux Prophète, dans le Soudan égyptien, sinon une nouvelle tentative de l’Islam pour se défendre contre la civilisation moderne et, par suite, contre sa propre chute ? Ce serait un grand malheur pour l’Égypte, qui a déjà accepté beaucoup des progrès de l’Occident, si ce soulèvement prenait plus d’importance et ne devait pas être bientôt étouffé ; car sous les drapeaux du Mahdi se groupent les éléments rebelles qui avaient mis toutes leurs espérances dans l’affaire d’Alexandrie et qui ont été déçus par l’intervention aussi rapide qu’énergique des Anglais. Il existe déjà sur le Nil supérieur un haut degré de civilisation, et il serait triste qu’un fou ou un imposteur, fanatique et avide de butin, détruisît tout ce qui a été fait dans ces pays depuis les dernières années par l’activité de voyageurs, de missionnaires, de fonctionnaires chrétiens, parmi lesquels les Allemands et les Autrichiens jouent un rôle prépondérant et qui y ont épuisé leurs meilleures forces.
Ce n’est point là une liste complète des victimes de l’avidité et de l’intolérance musulmanes, et l’on ne doit prévoir pour une époque prochaine aucune amélioration de cet état de choses ; ce qui le prouve le mieux, c’est qu’un vulgaire artisan ait pu réussir à se donner en peu de temps l’auréole d’un Prophète, en groupant autour de lui une armée : c’est ainsi que le Mahdi a conquis le Darfour et le Kordofan, deux grandes provinces de l’Égypte. Dans tous les événements survenus jusqu’aux derniers pillages exécutés par lui, apparaît ce fait, que la cupidité a joué un rôle au moins aussi grand que les motifs religieux ; même dans certains cas le pillage était le but principal, et l’Islam servait uniquement de prétexte. Le faux prophète du Soudan, qui représenterait volontiers son entreprise comme une guerre de religion, a usé de sa conquête d’Obéid, la riche capitale du Kordofan, de la manière qu’ont seuls coutume d’employer les bandes de coupeurs de route et de brigands ; il paraît aussi que son avidité amènera plus tôt sa chute que les victoires des troupes égyptiennes, car on dit que parmi ses partisans il existe un esprit de mécontentement provoqué par le partage d’un riche butin.
Il y a certainement beaucoup de gens qui déclarent injustes les progrès des Européens en face des peuples indigènes ou immigrés des autres parties du monde. D’après leurs théories, on devrait laisser ces peuplades à l’innocence idyllique qu’elles doivent à la nature, ne point leur faire connaître les besoins de notre civilisation, et surtout ne pas prendre leur pays. Le progrès, qui marche à pas tranquilles et réguliers, s’inquiète peu d’une politique sentimentale de cette espèce ; celui qui tente de résister à ses lois générales doit succomber devant lui : les États mahométans de la Méditerranée sont dans ce cas. L’Europe civilisée ne peut voir périr avec indifférence, sous le régime théocratique de l’Islam, des régions aussi favorisées, où s’était développée, il y a des milliers d’années, une civilisation si admirable. Il est incompréhensible qu’il existe encore là un État auquel, jusque fort avant dans notre siècle, les grandes puissances européennes payaient tribut (le Maroc), et où encore aujourd’hui les représentants des nations étrangères habitent non la résidence impériale, mais une ville éloignée de la côte : un pays qui s’est surtout plus complètement dérobé à toute influence étrangère que la Chine et la Corée. Le temps présent verra certainement l’écroulement de cet état de choses vermoulu sur les côtes de l’Afrique méditerranéenne : heureuses les nations qui sauront à propos s’assurer une grande influence dans ces pays si riches. L’Angleterre et la France sont, à ce qu’il semble, en première ligne pour remplir la belle et haute mission d’introduire notre civilisation moderne dans l’une des régions les plus bénies de la terre ; l’Italie et l’Espagne font également, depuis peu, des efforts pour entrer en ligne de compte. La première croit avoir des droits sur la Tripolitaine, mais elle cherche provisoirement à s’établir en Abyssinie et sur les côtes de la mer Rouge ; l’Espagne a, elle aussi, les yeux fixés sur le Maroc ; seule la jalousie entre la France, l’Angleterre et l’Espagne a maintenu jusqu’ici l’indépendance de cet empire.
Nous devons encore une fois faire ressortir la tendance en général hostile à tout progrès de l’Islam, car nous y voyons une des causes principales qui rendent si extraordinairement incomplètes nos connaissances d’une grande partie du continent africain. Dans les circonstances actuelles, les puissances chrétiennes représentent la civilisation et le progrès ; l’Islam est au contraire identique à la stagnation et à la barbarie. Ce n’est que lorsqu’on sera parvenu à rompre l’influence fatale de cette religion que l’exploration scientifique des contrées africaines ne sera plus accompagnée de ces accidents et de ces dangers nombreux et impossibles à prévoir, sur lesquels, encore aujourd’hui, viennent souvent échouer l’enthousiasme le plus grand et le dévouement le plus complet.
Si je suis arrivé, en dépit de ces circonstances défavorables, dont l’existence est indéniable, à atteindre le but que je m’étais assigné, c’est que diverses causes sont intervenues pour moi. Je ne veux point donner une importance considérable au fait que j’ai pu passer pour un Mahométan et un médecin turc ; il s’agissait seulement là de tromper la grande masse du peuple ; car la partie intelligente s’aperçut bientôt que j’étais Européen et Chrétien. Sans aucun doute, mon compagnon Hadj Ali Boutaleb a été pour moi d’une utilité essentielle, en sachant se donner l’auréole d’un grand chérif ; sa parenté avec le défunt émir Abd el-Kader, ainsi que sa connaissance des idées et des habitudes musulmanes, ont également contribué à nous faire échapper aux dangers contre lesquels s’étaient brisés tous mes devanciers. Une autre circonstance me fut certainement utile. Les habitants du nord de l’Afrique connaissent très bien les projets d’expansion des Français, ainsi que le goût naturel des Anglais pour les annexions : le fait, rapidement connu, que je n’appartenais à aucune de ces nations, a contribué à l’accueil qui m’a été réservé par les diverses personnalités dirigeantes. On attribuait à mon voyage moins d’importance politique qu’il n’est ordinaire pour les Européens, et l’on me considérait souvent comme un voyageur inoffensif et curieux de s’instruire. En outre, la simplicité de mon attirail, auquel j’étais condamné par le manque de ressources, me fut certainement utile pour atteindre mon but[25] : l’attitude aussi peu prétentieuse que possible du voyageur envers les indigènes contribue certainement à assurer son succès. Je n’ai eu aucune occasion, et tout naturellement je l’ai encore moins cherchée, de faire usage de mes armes, quoique bien souvent j’aie pu entendre un kelb el-kafiru (chien d’infidèle). On doit laisser passer ces insultes sans y prêter attention, car il serait certainement mal à propos de saisir immédiatement son revolver.
Peut-être enfin mon voyage a-t-il contribué à rendre plus facile l’accès de Timbouctou, surtout en partant du Sénégal, et à combler les vides, encore nombreux, dans nos connaissances relatives à ces pays.
Un fait caractéristique pour notre époque est que les voyages ayant un but purement scientifique deviennent toujours plus rares, et que presque toutes les nouvelles entreprises de ce genre ont un fond politique ou pratique. Les voyages des Allemands conservent en général le premier caractère, tandis que ceux des Français, des Anglais et récemment des Italiens et des Espagnols sont surtout de nature politique. Certes il serait tout à fait superflu de rappeler que mon voyage avait un but exclusivement scientifique, si, bientôt après mon retour en France, des voix ne s’étaient élevées pour me désigner, même dans les journaux, comme un éclaireur d’une grande armée prussienne[26], en signalant l’entrée de soldats allemands en Algérie et en me mettant même en corrélation avec les derniers soulèvements qui s’y sont produits ! Mon compagnon Hadj Ali n’a pu lui-même se refuser le plaisir de faire remarquer, devant la Société de Géographie de Constantine, combien toute mon ambition avait été de m’informer des choses militaires dans les pays traversés, et cette assertion ridicule a suffi pour que les chauvins français fissent remarquer de nouveau les dangers de mon entreprise pour la France !
L’accueil extrêmement gracieux que j’ai partout reçu à mon retour chez les Français, aussi bien au Sénégal que dans leur mère patrie, est en contradiction complète avec ce que je viens de citer, et je puis admettre sûrement que l’absurdité de ces attaques a été reconnue par la partie intelligente et libre de préjugés de ce peuple, qui m’est d’ailleurs si sympathique.