CHAPITRE III
Le retour d'Ibsen en Norvège.—Son jubilé.—Sa vie actuelle. 1891-1900.
I
En 1891, Ibsen retourna en Norvège et son retour fut pour lui un triomphe. Il fut heureux de revoir le paysage baigné de cette incomparable lumière du Nord, tout à la fois si virginale et si ardente, et les chaînes de collines intérieures, à peine élevées de quelques centaines de mètres, et cependant couronnées par la neige, comme si elles atteignaient l'altitude des sommets de la Suisse; il fut heureux de revoir le magnifique panorama sur le fjord de Christiania, parsemé d'îles boisées, égayé par le mouvement continuel de vaisseaux qui vont se perdre au loin, derrière de grandes montagnes toutes bleues.
Le voilà revenu de l'exil, le vieux poète! Il touche du pied le sol sacré du pays aimé; et l'espérance emplit son âme. Moment délicieux!
S'il est des jours amers, il en est de si doux![15]
Tous les soucis, tous les chagrins, dont s'enfle si souvent notre coeur, tout s'oublie; on sourit à tous ... et l'on reste soi-même.
«Place au soleil, place partout à qui veut être vraiment soi-même!»[1]
Au mois de mars 1898, la Scandinavie entière fêta la soixante-dixième année d'Henrik Ibsen[2]. Le monde officiel, les penseurs, les hommes de lettres, la foule, tous s'entendirent dans le même sentiment ému. Et le héros de la fête,—connaissant les doux plaisirs de la Pensée, «qui, loin de se borner au moment, promettent des jouissances continuelles,»[3] demeurait silencieux parmi ces acclamations d'enthousiasme. Les blessures de jadis lui étaient trop chères pour qu'il les oubliât; il y a des blessures qui compensent toutes les amertumes.