CHAPITRE IV

IBSEN, HOMME ET PENSEUR

Comme homme, Ibsen est bien le fils de la Norvège. Le peuple norvégien, très peu expansif, offre moins de prise à l'observation qu'un autre. On lui donne des défauts et des qualités qu'il n'a pas; souvent ceux qu'on lui attribue sont l'exact contraire de ceux qu'il a réellement. La Norvège est le pays des contrastes. Son caractère unique, spécial, est de grouper à quelques toises de distance, les phénomènes les moins habitués à se trouver ensemble. On y voit le sapin des cimes se marier au noyer ami des plaines, les blocs du glacier et le gazon de la prairie échanger, à quelques pas du fjord, un baiser fraternel.

La lutte constante avec la nature a amené le norvégien à s'identifier avec elle, à se plier à ses exigences. La pauvreté du sol lui a imposé le goût des réalités, et la majesté des rochers, la fraîcheur frémissante du fjord, le soleil de minuit à demi voilé par de légers flocons errants dans le ciel, lui ont appris la douceur du rêve....

Le paysan enseigne à ses enfants à se rendre utiles de très bonne heure. L'exemple des parents et les dures nécessités de l'existence rurale les rendent appliqués et graves; les enfants sont sérieux. Les hommes paraissent lourds, mais c'est une lourdeur apparente qui vient plutôt de la réflexion. Aucun aubergiste ne se présente, en Norvège, souriant au voyageur. Le Norvégien est poli, sans servilité; dans toutes les circonstances de la vie, il sait garder sa dignité. Si l'horizon physique lui est éternellement fermé, si les blocs de granit, qui de toutes parts enserrent le regard des Norvégiens, pèsent sur leur vie, leur horizon intellectuel est large et leur âme morale est rarement prisonnière,—je parle de ceux qui se sont débarrassés des hypocrisies conventionnelles de la société: Brand, Rosmer, Dr Stockmann, Nora, Hélène Alving, Held Wengel et beaucoup d'autres.[1]

Mais les meilleurs d'entre eux gardent encore des superstitions extérieures. Ils croient sincèrement que si l'on peut apercevoir neuf étoiles, neuf jours de suite, on est sûr de voir exaucé le voeu qu'on a formé en les comptant.[2]

Les Norvégiens sont très confiants entre eux[3] et vis-à-vis de l'étranger, mais c'est une confiance digne; le Norvégien n'ouvre jamais entièrement son âme. C'est par là qu'on peut expliquer le théâtre à demi voilé d'Ibsen.

Mais avant d'être norvégien, Ibsen reste lui-même. Les grands hommes ont toujours été quelqu'un dans toute la force du terme; ils sont eux-mêmes et plus vivants que personne; ils tirent plus des profondeurs de leur âme que de tout ce qui les entoure; ils savent non pas se subordonner aux choses extérieures, mais les subjuguer par leur pensée, par leur volonté; ils dominent leur temps, ils s'imposent à la postérité, par la réalité énergique, par la puissance et la souveraineté de leur être individuel; d'autant plus utiles à connaître que leur exemple nous apprend à devenir virils, à penser, à agir, à nous affranchir de cette imitation servile de tous par chacun, qui est le beau idéal des êtres les plus vulgaires.

Comme poète et penseur, Henrik Ibsen n'appartient «à aucune nation, à aucune institution, à aucun parti[4]». Son théâtre ne vise pas uniquement les moeurs de son pays, il vise toujours plus haut; ce n'est pas l'âme norvégienne, c'est l'âme humaine qu'il dissèque.

Il y a des hommes qui n'appartiennent pas seulement à la contrée dans laquelle ils sont nés, à la nation dont ils font partie, mais au trésor commun de l'humanité. Ces esprits d'élite ne sont pas seulement la gloire de la France, de la Russie, de l'Allemagne ou de la Norvège, mais du genre humain tout entier. Certes, ils apportent le cachet de leur patrie, chacun représente avec ampleur ce qu'a de caractéristique sa nationalité, souvent même ils deviennent comme un trait d'union entre leurs concitoyens et le reste du monde, ils servent de lien entre le peuple au milieu duquel ils sont nés et tout ce qu'il y a d'esprits cultivés dans l'univers, mais ils portent, ayant tout, en eux, le germe du Grand Tout de la Terre qu'on nomme Humanité. Elargissant le domaine du Beau et du Bien, reculant les limites de la Science et de l'Art, ouvrant à la méditation de nouveaux problèmes et à l'admiration des horizons nouveaux, ces esprits créateurs, qui font l'histoire universelle, prouvent que la Pensée humaine n'a point de frontières, qu'elle est infinie....