Et dire que la presse pourrait être pour la société la source de toutes les vertus! La presse est ce qu'il y a de meilleur au monde lorsqu'elle vibre à l'unisson des grandes et nobles émotions, lorsqu'elle rend lucides les problèmes importants et combat les abus, lorsqu'elle sert la vérité et la justice. Malheureusement elle est mise souvent au service des ambitions personnelles les moins avouables et des cupidités les plus affreuses. Chaque jour, le poison est répandu par torrents, tandis que le remède se distribue goutte à goutte. Ah! certes, ce n'est pas la presse qu'il faut accuser, mais ses représentants, les hommes, les individus, les «soutiens de la société» qui la dirigent, les Aslaksen[5], les Hovstad[6], les Mortensgaard[7].

«Pierre Mortensgaard, dit le précepteur Brendel, est maître de l'avenir. Pierre Mortensgaard a en lui le don de la toute-puissance. Il peut faire tout ce qu'il veut ... car il ne fait jamais plus qu'il peut. Pierre Mortensgaard est capable de vivre sans idéal. Et cela, c'est précisément le grand secret de la conduite et de la victoire. C'est le résumé de toute la sagesse du monde.»

Le journal pourrait être le gardien le plus sûr du progrès, l'avant-garde de la justice, marchant à la conquête de la lumière, c'est lui qui pourrait arracher la foule aux suggestions funestes, lui dévoilant les desseins pervers de ses vrais ennemis, c'est lui qui pourrait l'affranchir du joug moral et matériel qui pèse sur sa tête depuis des siècles. Quelle noble mission pour celui qui se l'impose! il est beau le rôle que peut jouer chez un peuple libre, une institution comme la presse, mais il faut que le peuple, que ceux qui dirigent la presse aient une conception juste de la liberté; hélas, ne comprennent pas toujours la liberté ceux qui la possèdent!

Faut-il restreindre la liberté de la presse? Jamais! «C'est un grand péché que de tuer une pensée libre.»[8] La liberté peut dégénérer et devenir licence, mais la liberté n'est pas et ne sera jamais la licence. D'ailleurs, on ne supprime pas le mal par le mal. Personne ne peut ni donner ni restreindre la liberté. Quand la presse deviendra digne de la liberté, elle la prendra elle-même, si elle ne l'a pas; en tous cas, elle saura en user. Aucune atteinte juridique à la presse ne peut être tolérée. «Dans un état social vraiment assis, l'action de la presse est très utile comme contrôle; sans la presse, des abus extrêmement graves sont inévitables. C'est aux classes honnêtes à décourager par leur mépris, la presse scandaleuse.»[9] La parole et la pensée doivent être libres. L'homme ne serait pas l'homme, s'il ne parlait librement. Arrêter l'essor de la pensée, c'est rabaisser la dignité humaine. «Ce qu'il y a de mieux en nous, c'est la pensée.»[10]

La liberté de la presse est sacrée, il faut qu'elle puisse toujours se produire librement, c'est l'un des biens de la civilisation, mais si

«Penser librement est beau
Penser juste est encore plus beau.»[11]

Et c'est par la justice qu'on acquiert souvent la liberté, car elle ne s'octroie pas, il faut la conquérir. La liberté de parler et d'écrire,—lorsqu'on ne la comprend pas, c'est-à-dire lorsqu'on ne la porte pas dans son âme,—ne sert aux moralement faibles qu'a manifester leur jalousie pour les moralement supérieurs, en déversant sur eux leur malfaisante raillerie sinon leurs mensonges diffamatoires.

Le jour où l'on comprendra que l'invective ne remplace jamais la libre discussion, que les impuissants seuls substituent l'injure à la raison, que l'on combat mieux ses adversaires par des arguments solides que par des insultes, qu'on flagelle mieux les hypocrites avec la vérité, la justice, qu'avec la violence, la calomnie; le jour où l'on comprendra que la liberté de tout homme s'arrête là où elle viole la liberté d'autrui, la presse, comme toutes les autres institutions, deviendra libre, et sa langue barbare et indécente sera purifée. La corruption du langage amène la corruption des idées; elle fausse l'esprit qui devient incapable de distinguer la vérité de l'erreur. Le coupable n'est pas le lecteur, mais l'écrivain qui manque à la première condition de son apostolat.

En attendant cet âge d'or, n'oublions point que «la liberté de propager l'erreur et le mal par la parole et la presse a pour correctif naturel la liberté de propager par les mêmes moyens la vérité et le bien».[12] Que les honnêtes gens en usent.

Passons à la famille.