Ibsen ne se contente pas de faire exprimer à ses héros l'idée de la possibilité de la régénération morale de l'individu et de la société, il leur fait indiquer la base même de cette rénovation: l'Amour.
«Notre coeur est ce jeune univers créé pour recevoir l'esprit divin. C'est là qu'il faut tuer le vautour de la convoitise. C'est là que le nouvel Adam doit naître.»[3]
C'est grâce à l'Amour de Lona que Bernick[4] se repent, avoue à tous ses torts et commence une vie nouvelle. Mais c'est surtout Peer Gynt qui nous offre la démonstration éclatante que l'Amour est le premier jalon de tout relèvement moral.
Peer Gynt, après avoir gâché sa vie dans bien des aventures, revient, tête blanche, dans son pays natal où, dans sa jeunesse, il fut aimé par une jeune fille, Solveig. Il éprouve des remords d'avoir toujours fui la voie droite, la vie sérieuse. La nuit vient; il court dans la forêt où il connut, dans son enfance, des heures délicieuses, et il lui semble entendre autour de lui des voix s'élever: des bobines de fil qui roulent à ses pieds murmurent: «Nous sommes des questions que tu devais résoudre»; le vent gémit: «Nous sommes des chants que tu devais chanter»; et des gouttes de rosée tombent des branches en soupirant: «Nous sommes des larmes que tu n'as pas répandues»; et des brins de paille lui disent: «Nous sommes les oeuvres que tu devais accomplir, nous sommes les forces que tu n'as pas voulu aimer.»
Peer Gynt veut se persuader qu'en gâchant sa vie, il est resté lui-même, qu'il a vécu suivant son moi, mais le vide qui se fait autour de lui, lui prouve qu'il n'a été qu'un égoïste. Peer Gynt est seul. Sa conscience se réveille. «Terre splendide, prie-t-il, ne t'offense pas parce que j'ai foulé ton herbe inutilement! Soleil magnifique, tu as versé tes rayons sur une hutte inhabitée—le propriétaire n'était jamais chez lui.... Oh! je veux monter jusqu'au plus haut sommet, je veux voir encore une fois le soleil se lever, je veux contempler la terre promise....»
Il arrive devant la maison de Solveig au moment où celle-ci, vieillie, sort de la hutte, un bâton et un livre de cantiques à la main.
PEER GYNT.—Un pécheur est devant toi. A toi de le juger.
SOLVEIG.—C'est lui. Loué soit Dieu!
PEER GYNT.—Accuse-moi, dis combien j'ai péché envers toi!
SOLVEIG.—Tu n'as commis aucun péché!