Le socialisme, comme l'économie politique, sans justice, sans morale, est une chimère. La justice ne doit oublier personne, ni celui qui peine, ni celui qui pense, ni le mineur enfoui sous le sol qui, privé de la lumière du jour et des gais sourires du soleil, expose sa vie au feu du grisou, à l'éboulement des rocs; ni le laboureur courbé sur son dur sillon, au front baigné de sueurs; ni le proscrit qui ne sait où reposer sa tête douloureuse. Un peu plus de tendresse aussi pour ceux qui planent dans les hautes régions de la science, pour ceux qui cherchent à résoudre des problèmes divers, qui méditent sur les droits, les devoirs, le but de notre existence, qui cherchent la réalisation du Beau et du Vrai. N'épuisons jamais leur courage. Eloignons d'eux tout obstacle capable de ralentir leur libre développement, laissons-les se recueillir en paix, ne troublons pas leur repos; leurs pensées font naître des étincelles qui illuminent souvent l'humanité entière.

Que les socialistes travaillent, agissent sans trêve, qu'ils préparent les voies de l'Avenir, qu'ils se disent avec Oernulf[33]:

«Ne tiens pas de discours inutile, mais que tout ce que tu diras soit tranchant comme la lame d'une épée»; et qu'ils n'oublient jamais les maximes de Brand: «Qui veut vaincre ne doit pas céder. Si tu donnes tout, excepté ta vie, sache que tu n'as rien donné.»

IV

Pour être juste, il faut dire que le mot «socialisme» ne se trouve nulle part dans l'oeuvre d'Ibsen, mais il en est l'aboulissant logique et naturel. Ibsen se contente de faire le procès de la société actuelle, de nous faire voir que la civilisation n'est pas encore une réalité, qu'elle n'est qu'une promesse. L'esprit humain n'a pas encore pris possession de lui-même, la justice n'est pas encore de ce monde. A mesure que l'empire de la force brutale diminuera, les idées humaines de justice et d'équité grandiront, la génération future en verra peut-être l'avènement.

«A mesure que se poursuivra notre évolution, nous verrons plus clairement combien nous sommes encore loin de la réalisation de cet idéal d'égalité dans les conditions sociales de la lutte. Les générations futures se rappelleront avec surprise, et peut-être avec un sourire, notre idéal d'un état de société: des conditions permettant de tirer tout le fruit possible de la libre compétition.»[34]

Soyons sincères avec nous-mêmes et avec les autres, éclairons les hommes, proclamons les droits, réveillons la dignité humaine, cherchons la Vérité, partout, en tout et toujours, ne craignons pas la lumière, semons les idées, semons les enthousiasmes. Les idées sont comme des grains confiés à la terre; elles n'attendent que la rosée et le rayon du soleil pour germer.

«Il n'y a pas d'abîme entre le penser et l'action, du moins pour ceux qui ne sont pas habitués à la sophistique. La conception est déjà un commencement d'action.»[35]

Que d'utopies, depuis que le monde existe, devenues, grâce à l'évolution, des réalités!

«L'évolution s'est faite, la révolution ne saurait tarder. Le jour viendra où l'Evolution et la Révolution, se succédant immédiatement, du désir au fait, de l'idée à la réalisation, se confondront en un seul et même phénomène. C'est ainsi que fonctionne la vie dans un organisme sain, celui d'un homme ou celui d'un monde.»[36]