PAROLES ET MUSIQUE.
A la brune, le vieux musicien et sa jeune compagne se trouvaient déjà en vue du camp russe, dont les tentes établies sur une colline s’étageaient sur des pentes fleuries jusqu’au bord.
Les ombres du soir commençaient à s’étendre sur la terre; quelques bandes de feu éclairaient encore l’horizon.
Le camp était tranquille. La lassitude du dernier combat avait éteint toute animation. Les sentinelles, dorées par les derniers rayons du soleil couchant, étaient si immobiles à leur poste qu’on les aurait prises pour des statues. Quelques militaires allaient encore et venaient, errant lentement sur les flancs de la colline; quelques groupes silencieux, plus nombreux qu’on ne l’aurait cru, les uns assis, les autres étendus sur le sol, se distinguaient à peine des ondulations du terrain.
Quoique la soirée ne fût pas encore avancée, on percevait dans une tente la pâle lueur d’une lampe dont la lumière perçait les parois en toile. A mesure qu’on approchait, on entendait quelque bruit discret, celui d’une arme qu’on déplace, un gémissement, un rire étouffé, un lambeau de phrase.
Une sentinelle signala le vieux rapsode et sa compagne. Un petit mouvement s’opéra. Au lieu de se laisser intimider par le: «Qui vive!» qui l’accueillait, par la vue de tous les guerriers; au lieu de rebrousser chemin, comme beaucoup d’autres l’eussent fait à sa place, le vieillard marchait droit au camp.
C’était un vieux qui voulait tout voir, sans doute, et de très-près, qui certainement aimait les soldats, et qui probablement avait été soldat lui-même. Autrement il ne se serait pas avancé avec une telle confiance. Cette confiance produisit un bon effet. Quand on affronte si gratuitement un danger, c’est qu’on n’a rien à en redouter. Après avoir respectueusement salué un groupe d’officiers qui, assis ou à demi couchés, devisaient de leurs faits de guerre, il leur demanda naïvement s’il ne leur plairait pas qu’il leur fit un peu de musique et même qu’il leur chantât quelque chose.
Toute distraction a son prix à certaines heures de la vie. Son offre fut acceptée avec bonté.
On jugea aux premiers accords qu’il savait son métier et on l’écouta avec plaisir. La musique a le don d’arracher la pensée aux soucis du jour et de l’emporter loin des réalités.
Bientôt les conversations cessèrent, les regards perdus dans le vide attestaient que chacun, remontant le courant du passé, évoquait quelque cher souvenir: le père ou la mère, l’enfant ou la femme dont la guerre l’avait séparé. Quelques soldats, la tête entourée de bandages ensanglantés, se soulevaient sur leurs coudes pour mieux entendre. Le musicien chantait la famille, l’enfance et la jeunesse. Tout cela était si loin! On savait gré à sa chanson de faire apparaître au milieu de ces abris d’un jour la maison où l’on était né, la pierre solide du foyer, de rappeler à chacun que la guerre n’est pas toute la vie.