Le grand ami, cependant, savait bien où il voulait arriver; il avait son but, car il examinait avec soin chaque buisson, prêtant l’oreille à tous les bruits et au besoin s’arrêtant pour réfléchir et pour chercher sur la terre et sur le gazon quelque trace ou quelque indice qu’il aurait voulu découvrir.
Enfin, ils arrivèrent au fourré. Tout auprès s’ouvrait une clairière où il y avait plus de place qu’il n’en fallait pour faire une halte sur l’herbe.
«Repose-toi, Maroussia. Vois-tu cette herbe? cette mousse? notre riche ataman lui-même ne possédait pas de tapis aussi éclatant. Oh! si ce luxe lui avait suffi! s’il s’était rendu compte plus tôt que l’or n’est pas même un demi-dieu, que c’est la pire des idoles! Assieds-toi sous ce chêne, c’est le grand ataman de la forêt. Il a mille ans peut-être. Il a tout vu, lui, mais sans broncher encore. Les astres du ciel ont toujours suffi à sa tête.»
Ce chêne était vraiment magnifique. Il étendait ses branches majestueuses de tous côtés et formait à lui seul une espèce de temple frais et sacré, où régnaient à la fois la fraîcheur, l’ombre et le silence. Les rayons du soleil n’y pouvaient descendre, sa cime seule était éclairée.
Tout près de ce chêne orgueilleux, gisait à terre, vaincu par les ans, le tronc d’un autre chêne qui avait dû dans son temps valoir celui qui était demeuré debout. Pas une feuille n’était restée à ce grand mort, de toutes celles qui autrefois avaient fait la gloire de sa vie. Le grand ami, le regardant, se mit à penser tout haut:
«Celui-là, se disait-il, la hache ne l’a jamais touché. Il n’a jamais eu à subir les violences des hommes, ses vieux membres sont exempts de blessures, la foudre même l’a respecté, et pourtant le voilà par terre. Ainsi tout ce qui commence marche à travers les jours ou les siècles vers ce qui semble être une fin. Encore quelques années, et le colosse retournera à la poussière; mais la poussière est féconde, et bientôt le chêne se fera brin d’herbe. En petit ou en grand, les choses elles-mêmes ressuscitent. Un grain de sable est indestructible, est immortel, à plus forte raison nos âmes; en vérité, la vie d’ici-bas n’est qu’un point qui ne vaut guère qu’on s’en soucie, elle appartient à Dieu plus qu’à nous.»
L’enfant écoutait étonnée.
«Sans doute il prie, se disait-elle. Il est triste, il fait bien.»
Chose étrange, sur le tronc dénudé du vieux chêne, on apercevait une couronne de bluets presque semblable à celle que venait de faire Maroussia. Comment cela se faisait-il? les bluets étaient tout frais encore.
Les regards de Maroussia se tournèrent en même temps que ceux du grand ami vers ce phénomène. Mais Maroussia n’en était plus à montrer ses surprises. Cette réserve n’étonna pas son ami. Il alla prendre la couronne et la jeta sur les genoux de Maroussia.