De temps en temps, fatiguée de se poser des questions dont la solution échapperait aux intelligences les plus fermes, elle redressait la tête, elle levait au ciel ses yeux candides et s’écriait: «Mon Dieu! ah! mon Dieu! quand les hommes seront-ils tous bons et tout à fait bons?»

Le calme et profond silence de la forêt, l’ombre et la fraîcheur auraient fait beaucoup de bien à son corps brisé par la fatigue, si son âme anxieuse n’eût souffert du repos, inquiétant à force de se prolonger, de toutes les choses qui l’entouraient.

La forêt devenait sombre, une main invisible tirait peu à peu un gigantesque voile noir sur ces masses de verdure. Cela lui rappela la forêt de son conte du bandit et la fuite de la pauvre femme dont, la première fois qu’elle l’avait vu, elle avait raconté l’histoire à son ami. «Elle n’était pas plus malheureuse que moi, pensait-elle, mais j’aime mieux mes chagrins que les siens.»

Les dernières flèches de lumière qui passaient à travers le feuillage s’émoussaient sur les troncs des arbres. Elles s’éteignirent tout à fait, la nuit se fit complète brusquement. Maroussia, surprise, se leva. Toutes les angoisses du passé furent noyées dans les angoisses de l’attente présente.

«Il m’a dit: «Je reviendrai te reprendre bientôt, je te quitte pour—quelques instants,—reste à ton poste.» Je suis à mon poste, beaucoup d’instants sont passés, et il ne revient pas, et aucun bruit ne m’annonce même au loin son retour.»

La nature tout entière semblait s’obstiner à se taire. Ce silence implacable avait, en dépit de sa volonté, raison de la fermeté d’âme de Maroussia.

Plût à Dieu qu’il eût duré encore, ce silence! Soudain et de toutes parts des coups de fusil retentirent, plus de cent, plus de mille peut-être; c’était à croire qu’on se battait dans tous les recoins de la forêt à la fois. Ce fut l’affaire de dix minutes qui parurent un siècle à l’enfant. Plus long et plus terrible encore cependant lui sembla le silence sinistre qui avait succédé à ce bruit de guerre, bruit familier, en somme, à ses oreilles.

Maroussia aurait voulu voir à travers et par-dessus les arbres. Mue comme par un ressort électrique, elle s’était dressée sur la pointe de ses pieds.

«C’est lui, lui qui s’est trouvé au milieu de ce feu, se disait-elle; il était armé, il aura voulu frayer un passage à ceux de notre armée du côté de la frontière. Ils ont été surpris dans cette forêt pleine d’embûches!»

Et, serrant son front brûlant dans ses mains crispées, elle ajoutait: