Le cavalier rend la main à son cheval, poursuit sa route et disparaît, comme un homme trompé dans son attente. Maroussia n’a été pour lui qu’une ombre entrevue sur sa route.
Tout est redevenu tranquille. Cela a été si vite fait! C’est à croire que rien n’est arrivé au bout de ce pont.
Cependant, un paysan portant un lourd fagot sur ses épaules, sort à pas lents du petit bois que Maroussia devait trouver à gauche du pont. Puis il a dépassé le moulin que la blanche lumière de la lune argente. Il n’est pas pressé, il ne regarde ni à gauche ni à droite. Il ne se doute pas que, tout à l’heure, le chemin qu’il va prendre n’était pas sûr.
Il s’engage sur le pont. Il voit les deux couronnes, il les ramasse et les accroche à son fagot. Sans doute, il a des petites filles. Il leur rapportera les couronnes. Il a passé le pont. Sa charge le gêne. Il s’en débarrasse un instant et, pour se délasser, s’accoude sur le tronc d’arbre qui sert de parapet au pont rustique. De là, machinalement, il regarde. Qu’est-ce qu’il aperçoit dans les joncs? on dirait un bouquet de fleurs rouges. Il faut voir cela de près. C’est une enfant. Un de ses pieds baigne dans l’eau. Lui, il est à genoux. Il soulève le corps inanimé et le retire un peu sur la berge. La lune est dans son plein. Il regarde avec pitié la jolie figure pâlie par la mort, pose la main sur le petit cœur vaillant qui ne battait plus, fait le signe de la croix, prononce ces mots: «Que Dieu te soit en aide,» auxquels l’enfant ne peut pas répondre: «Dieu m’a aidée,» se relève et, oubliant son fardeau, gardant seulement ses couronnes, il s’éloigne en courant. Il a repassé le pont; où va-t-il si vite? Au delà du moulin, du côté du bois. Comme il est pressé d’y rentrer! Que serre-t-il sur sa poitrine, que cache-t-il sous sa chemise? C’est le joli mouchoir rouge qui parait la tête blonde, la tête de la petite fille qui aimait tant son pays. Il l’emporte. Le mouchoir rouge et les couronnes sont arrivées à destination. Maroussia a rempli sa mission. Les autres, les derniers fidèles et sa grande amie sont sauvés.
XXII
GLORIA VICTIS!
Tout cela s’est passé il y a bien, bien longtemps. Après cent, deux cents ans peut-être, il en reste une légende. Aujourd’hui encore, sur une colline rapportée, faite de main d’homme, la plus haute de toutes celles du même genre qu’on rencontre dans ce pays, vous pouvez voir une grande croix de granit rose. Sur cette croix a été gravé avec la pointe patiente d’un poignard ce nom: MAROUSSIA.
La colline tout entière s’appelle le Kourgane, c’est le tombeau de la petite fille. Il est couvert d’un splendide tapis de verdure, toujours parsemé de fleurs admirables et odorantes qui ne poussent que là, qu’on n’a jamais vues et qu’on ne verra jamais ailleurs. Ces fleurs sont si belles qu’on dirait des regards d’enfant. Quand on les transplante, elles refusent de pousser, elles meurent sur pied. On a essayé d’en semer dans d’autres terres, elles n’y lèvent même pas. On leur a donné un nom, le seul qui pût leur convenir, on les appelle des Maroussia.