Le vieux Knich invita ses hôtes à s’asseoir.
«Il ne faut pas que j’oublie les rafraîchissements, dit-il. Ce sera bientôt fait, ce sera bientôt fait...»
Et le voilà qui va d’un côté et d’un autre, apporte les grands verres et descend dans la cave, monte au grenier, ouvre le garde-manger, remue pots et couvercles, laisse tomber les cuillers, verse d’une bouteille à l’autre, grimpe sous le toit pour prendre des andouilles fumées, court au jardin, etc., etc...
Tous ces apprêts, qui promettaient beaucoup à l’affamé soldat, le tenaient dans une attente continuelle; il croyait à chaque instant voir apparaître quelque plat superbe: il humait déjà l’air, l’eau lui venait à la bouche; il avait tous les tressaillements, tous les frissons de la convoitise; il se promettait un tel régal qu’il oubliait tout au monde, ou, pour mieux dire, il ne voyait le monde que confusément, à travers un amoncellement de pâtés, d’andouilles, de fromages, de viandes et autres friandises.
«Écoute donc, écoute, barine[4], ne te donne pas tant de peine, disait-il de temps en temps. Je serai content de peu... je veux dire, je serai content de ce que je vois là-bas... Oui, je serai content.
—Non, non, répondait le vieux Knich, non! permettez que je vous présente quelque chose de convenable! Permettez-moi, monsieur... puis-je demander votre nom?
—Je me nomme Ivan,» répondit le soldat avec un soupir, mais tout à fait désarmé par la franche hospitalité du vieux campagnard.
«Eh bien, monsieur Ivan, il faut me permettre de vous présenter ce qu’il y a de meilleur dans ma pauvre maisonnette! Il le faut, il le faut: vous ne voulez point affliger un vieillard, n’est-ce pas? Vous goûterez un peu de mes andouilles... et de mes jambons aussi... et puis de mes fromages... Vous verrez.
—Mais, nous autres militaires, nous ne sommes pas habitués à des délicatesses. Si la faim peut être apaisée, nous sommes contents, disait Ivan.
—Bien sûr, bien sûr, monsieur Ivan, bien sûr. Oh! la vie militaire est dure! J’en ai entendu parler. Eh bien, raison de plus pour essayer de vous régaler un peu... Oui, oui, croyez-moi!»