«A quoi peut mener ce bavardage?» lui répondit maître Ivan, tout en avalant l’énorme verre d’eau-de-vie de Knich comme il eût fait une goutte de lait sucré.

Le vieux Knich poussa un autre soupir, mais cette fois, c’était un soupir capable de renverser un chêne. Toutefois, il ne raisonna plus, et, ayant tiré une poignée de cuivre de la sacoche, il commença à la compter pièce à pièce en disposant avec symétrie la monnaie sur la table.

«Voyons, es-tu capable de compter jusqu’à trois?» demanda le soldat au paysan.

On ne pouvait certainement affirmer que cette question fût faite avec amabilité, mais le ton n’avait rien de dur; il avait plutôt l’intention d’être plaisant, car maître Ivan s’était, tout en la faisant, versé lui-même un autre verre d’eau-de-vie, et ce n’est pas la colère qui accompagnait chez lui d’ordinaire une action de ce genre. Trouvant sans doute sa plaisanterie agréable:

«Je te demande, dit-il encore d’un air goguenard, si tu sais compter jusqu’à trois? Comment comptes-tu, voyons!

—Vous allez voir, maître Ivan, répondit Knich. Cinq, six.... C’est la meilleure manière de compter selon moi... sept, huit... Mon feu père,—qu’il repose en paix!—comptait toujours ainsi... neuf, dix... et il comptait si bien que les plus habiles ne réussissaient jamais à le tromper... onze, douze.»

Ivan avait laissé dire; seulement, d’un air distrait, il s’était versé une troisième rasade, et pendant qu’il la dégustait, il écouta silencieusement les réflexions de Knich sur les mœurs des prêteurs d’argent polonais et sur leur aptitude pour les affaires.

Peu à peu les piles de cuivre s’étaient alignées, et sa sacoche était vide.

Maître Ivan se versa une quatrième rasade, l’avala d’un trait et, cela fait, il apparut à Knich plus farouche que jamais. Son front s’était couvert de plis qui n’annonçaient rien de bon; sa figure s’était assombrie de nuages menaçants. Il ne sonna mot aux adieux affectueux que lui adressait le vieux fermier. Il se souciait bien, vraiment, des politesses du pauvre homme! Il compta d’un air sévère la somme qui lui était destinée, la mit dans sa poche, sortit d’un pas rapide, détacha son cheval, qui mangeait tranquillement de l’avoine, donna à la pauvre bête un coup de poing en l’appelant «goulue,» sauta dessus, daigna relever un tantinet la visière de sa coiffure, en réponse aux saluts multipliés de Knich, la rabattit ensuite d’un air terrible sur ses noirs sourcils et, partant au galop, disparut dans la steppe immense; les vagues de cette mer verdoyante se refermèrent derrière le cheval et le cavalier.

«Bon voyage!» murmura le vieux Knich.