«J’y vais, j’y cours!» s’écria-t-il enfin; et s’élançant par la porte, on n’entendit plus que sa voix qui appelait son chien à lui, Riabko, le fils de Corbeau.
Alors, tout devint silencieux. Maroussia était enfin restée seule avec le vieux fermier. Celui-ci la regardait maintenant avec attention; il la regardait d’une façon si étrange que son cœur commença à battre comme un petit marteau.
Sous ses yeux venait de s’opérer, dans toute la personne de Knich, un changement soudain. Le vieux paysan s’était subitement transformé. Au lieu d’une figure de bonhomme simple, un peu poltron, un peu vaniteux de ses pâtés, de ses liqueurs et de ses autres biens terrestres, elle voyait maintenant briller sous ses sourcils des yeux étincelants, dont le regard entrait en elle comme la pointe d’un poignard; toutes les rides de son front avaient disparu comme par enchantement. Ses traits s’étaient dessinés rigides et sévères. L’homme tout entier avait grandi. Ses épaules étaient plus larges, sa stature vraiment imposante.
Pendant quelques instants, Maroussia regarda Knich, comme un petit oiseau fasciné. Knich parla. Sa voix ne ressemblait pas plus à la voix qui tout à l’heure disait des choses prévenantes au soldat Ivan qu’un violon de maître ne ressemble au violon d’un pauvre aveugle mendiant son pain de la charité des passants.
Il lui dit:
«Maroussia, ton ami désire te voir. Il n’est pas loin. Veux-tu savoir ce qu’il a à te dire?»
Les yeux de Maroussia répondirent pour elle, la joie lui avait ôté la voix; mais Knich l’avait comprise et lui avait fait signe de le suivre.
Il sortit, arriva d’un pas ferme dans la cour. Les yeux de Maroussia cherchèrent du côté de la vieille cave le tas de pierres couvertes de mousses et de plantes sauvages d’où la voix de son ami était arrivée jusqu’à elle; mais Knich ne se dirigea point de ce côté.
Après avoir bien regardé de tous côtés, Knich siffla. Le grand chien Corbeau, qui se tenait près de la porte cochère, en deux bonds fut près de son maître, s’assit sur ses pattes de derrière, et, attachant ses yeux intelligents sur le fermier, attendit.
«Il n’y a pas d’étranger dans les environs, Corbeau?» dit Knich au fidèle gardien de sa maison.