—Ce n'est pas tout, mon garçon! ajouta le père Lalure, pour achever de le séduire et de le décider; je n'ai ni femme, ni enfant, ni famille, et par conséquent, dans le cas où je viendrais à m'en aller dans l'autre monde, tu hériterais de tout ce que j'ai, de ma voiture, de mon cheval, de mes marchandises et de ma réserve, qui monte bien à neuf ou dix mille livres…

—Vous avez neuf ou dix mille livres en réserve! s'écria Valentin, émerveillé de ce qu'il prenait pour une bibliothèque.

—Dix mille livres, ce sont des francs! reprit le colporteur, qui n'avait garde de confondre une livre monnaie avec un livre imprimé; oui, je possède au moins dix mille livres en bon argent, et tout cela pour toi, petit, sauf à me faire enterrer chrétiennement et à payer quelques messes pour le repos de mon âme.

—Je suis bien touché de vos propositions, M. Lalure, répondit enfin l'enfant dont la résolution n'avait pas fléchi; vous êtes bien bon et bien honnête: je vous conserverai une éternelle reconnaissance, mais je veux être un savant, et pas autre chose. Tant que je serai avec vous, je vous rendrai de grand coeur tous les services qui sont en mon pouvoir, je vous aiderai à vendre vos livres et je serai votre dévoué serviteur, jusqu'à ce que nous soyons en Lorraine, où M. le curé de Monglas m'attend à l'Ermitage de Sainte-Anne. Je ne réclame de vous qu'une seule faveur, c'est que vous me permettiez de lire dans vos livres, pendant la route, et quand vous n'aurez pas besoin de mes services.

—Je suis fâché de n'avoir pas réussi à faire de toi un bon marchand de livres, dit le colporteur: on s'enrichit plutôt en vendant des livres, qu'en les lisant. Eh bien! tu peux lire maintenant à ton aise tout ce qu'il y a dans ma voiture. Aie l'oeil seulement sur le cheval, qui a l'habitude du chemin et qui va son petit train, la bride sur le cou. Bien du plaisir, Monsieur le liseur! Moi, je dors!

Il s'endormait déjà, en parlant, et il ne tarda pas à dormir d'un profond sommeil. Valentin, au contraire, n'avait jamais été mieux éveillé; pour la première fois de sa vie, il se trouvait au milieu des livres et il ouvrit tous ceux qui étaient à sa portée, comme pour faire connaissance avec eux: il en lisait les titres et il en parcourait quelques pages. Le hasard lui mit d'abord entre les mains des ouvrages traitant de matières qui ne lui étaient pas tout à fait étrangères, et qui se rapportaient à ses longs entretiens avec le vieux berger de Monglas. C'étaient surtout ces petits livres que l'imprimerie de Troyes répandait par milliers chez le peuple des campagnes: le célèbre Calendrier des Bergers, la Grande pronostication des laboureurs, la Chasse du loup, le Parfait Bouvier, etc. Valentin se délectait à feuilleter ces volumes, et sa passion pour la lecture se manifestait spontanément par l'amour des livres. Il eût voulu déjà connaître tout ce qu'il y avait de livres imprimés dans la carriole du colporteur.

Celui-ci dormait toujours, comme il en avait l'habitude, en se confiant à la marche sûre et à la direction routinière de son cheval. Valentin continua ses lectures, sans interruption et sans distraction, tant qu'elles furent favorisées par le jour, qui allait diminuant et qui finit par s'éteindre tout à fait. Il repassa d'abord dans son esprit ce qu'il avait lu, et il occupa sa mémoire des sujets divers qu'il avait abordés tour à tour dans cette première excursion à travers les livres; puis, ses idées devinrent moins nettes et moins suivies: de la réflexion il passa dans la rêverie et tomba par degrés dans le sommeil.

Ce fut le père Lalure qui s'éveilla le premier en sursaut, au bruit d'un grognement effaré de son cheval, qui secoua rudement la voiture par une triple ruade et commença une course folle, comme s'il s'emportait à l'aventure. Le colporteur n'eut que le temps de serrer les rênes et de maintenir le cheval sur la chaussée, au moment où il se jetait hors de la route, au risque de se précipiter dans un ravin. Il faisait pleine nuit et l'on pouvait à peine distinguer les objets environnants. Le cheval, qu'il aurait été impossible d'arrêter sur place, ralentit un peu son galop, toujours grognant et hennissant, sous l'empire d'une peur ou d'un vertige.

L'enfant s'était éveillé aussi, et ses regards se portaient de tous côtés avec inquiétude, pour chercher la cause de l'effarement subit du cheval, si paisible et si indolent d'ordinaire. Le père Lalure regardait, comme lui, en dehors de la carriole, qui avait failli verser et qui oscillait à droite et à gauche, selon les mouvements désordonnés que lui imprimait la course effrénée du cheval. Il y avait danger certain d'un accident inappréciable, et ce danger pouvait renaître d'un moment à l'autre. La route, alternativement montueuse et déclive, était bordée tantôt par des clairières et tantôt par de grands bois touffus.

Tout à coup Valentin, qui se penchait hors de la carriole pour savoir s'il n'apercevrait pas sur la voie quelque chose d'insolite, vit briller dans les ténèbres doux points lumineux, semblables à des charbons ardents.