—Ah! mon cher petit! lui dit-il sympathiquement, combien je regrette de ne pouvoir te garder avec moi! Je te traiterais comme mon fils et tu serais plus tard la consolation de ma vieillesse. Je te marierais, un jour, à une bonne femme, qui te donnerait des enfants et qui nous ferait une famille.
—Un savant n'est pas fait pour se marier, répondit l'enfant, qui avait des idées aussi arrêtées et aussi mûries que s'il eût atteint déjà l'âge de la raison. Je ne veux pas d'autre famille que beaucoup, beaucoup, beaucoup de livres.
Le voyage du colporteur et de son petit compagnon s'acheva de la manière la plus heureuse. Ce dernier avait rendu à son patron les plus grands services, pour la vente des livres et des images qui faisaient le commerce du père Lalure. Cette vente avait été si prospère, que le colporteur voulut récompenser son jeune commis, en lui offrant une somme de vingt-cinq écus, comme témoignage de satisfaction. Valentin ne les accepta que pour les envoyer à sa mère, et il demanda au brave colporteur, en arrivant à Sainte-Anne, quelques volumes qui feraient le fonds de sa première bibliothèque. Le père Lalure se fit un plaisir de lui en donner une centaine à son choix, et ne quitta pas sans émotion cet enfant ingénieux et intelligent, en lui répétant qu'il perdait la meilleure occasion d'avoir autant de livres qu'il en voudrait et plus qu'il n'en pourrait jamais lire.
Valentin avait hésité à se séparer du père Lalure, car il apprit, à son entrée dans l'ermitage de Sainte-Anne, que le digne Curé de Monglas était mort, quelques jours auparavant; mais ce bon Curé ne l'avait oublié, en mourant: il avait recommandé, par testament, aux Pères ermites, de faire bon accueil à un enfant, nommé Valentin Jameray Duval, qui devait venir, un jour ou l'autre, à l'ermitage, pour y faire son éducation religieuse. L'enfant fut donc accueilli avec la plus gracieuse bienveillance, comme un élève du défunt curé de Monglas. On s'informa du genre de vie qu'il avait mené et du genre d'emploi qu'il exerçait, avant de venir chercher chez les Ermites une retraite hospitalière; Valentin raconta naïvement son histoire, et l'on crut qu'il se trouverait très honoré de garder les vaches, après avoir gardé les dindons….
L'ermitage de Sainte-Anne, à une demi-lieue de Lunéville, était pauvre, malgré son ancienne origine, qui lui assurait la protection des ducs de Lorraine; mais les trois ou quatre ermites qui vivaient dans cette sainte maison n'avaient pas besoin des biens de la terre: ils ne mangeaient pas de viande, ne buvaient pas de vin, et se nourrissaient de pain noir, de fromage et de lait, quand ils ne jeûnaient pas. Valentin n'eut pas à se faire violence pour se soumettre à ce régime, n'ayant pas été accoutumé à une nourriture moins frugale et plus abondante. Il s'astreignit volontiers à ces privations, d'autant plus que les ermites, absorbés par leur vie ascétique, le laissaient entièrement libre de son temps, et ne lui imposaient pas d'autre devoir que de soigner les quatre vaches de l'ermitage, de les mener au pâturage, de les traire et d'employer une partie de leur lait à faire des fromages. Il était même dispensé d'assister aux offices, excepté le dimanche.
Depuis le lever du soleil jusqu'à la nuit, il donnait à l'étude, c'est-à-dire à la lecture la plus attentive et la mieux méditée, tous les moments dont il pouvait disposer. Les six heures qu'il passait tous les jours avec ses bêtes, dans un pâturage solitaire, sur la lisière d'une forêt immense, n'étaient pas les moins bien remplies: il ne faisait son métier de vacher qu'entouré de livres; il les lisait avec une telle ardeur, qu'il oubliait souvent de rentrer à l'ermitage pour le souper et qu'il devait alors se coucher à jeun. Il eut bientôt lu et relu tous les livres que le père Lalure lui avait donnés en prenant congé de lui; il fut obligé alors, pour fournir des aliments à son insatiable amour de la lecture, de s'adresser à la bibliothèque des Pères ermites. Malheureusement cette bibliothèque, composée d'une centaine de gros volumes de théologie, écrits en latin la plupart, ne lui offrait pas les ressources qu'il eût souhaitées pour travailler seul à son instruction: il y découvrit cependant quatre ou cinq ouvrages français, qui convenaient à ses goûts et à ses aptitudes: l'un sur l'astronomie, l'autre sur la géographie, et les derniers sur la numismatique. Il prit en si grande affection cette dernière science, qu'il en devina les principes et les différents caractères, avant même d'avoir appris le latin. Ce fut un des ermites, auquel il demanda de lui donner les premières notions de la langue latine, et dès qu'il en eut acquis les éléments, presque à lui seul et sans maître, il fit des progrès rapides dans cette langue, qu'il lut bientôt à livre ouvert. Il était moins avancé sous les rapports de l'écriture, faute de bons modèles et de bonne direction; aussi son écriture, imitée bizarrement des types d'impression qu'il avait sous les yeux, fut-elle toujours mauvaise, étrange et illisible.
—Mon frère, lui dit un matin l'ermite qui lui avait donné des leçons de latin, nous avons été avertis, hier soir, qu'un juif allemand vole tout le bétail du pays et va le vendre aux marchés d'Alsace: je vous prie de veiller avec soin sur nos pauvres vaches.
—J'espère, répondit Valentin, que ce voleur ne commet pas ses larcins à main armée, car, dans ce cas-là, le plus sage serait de ne pas faire sortir les bêtes et de les garder quelques jours à l'étable.
—Non, reprit l'ermite, cet homme a, dit-on, un secret pour endormir le gardien, et c'est à la faveur du sommeil de celui-ci qu'il peut emmener les bêtes et quelquefois tout un troupeau.
—Mon père, dit en riant Valentin, s'il ne faut que résister au sommeil, pour n'avoir rien à craindre du voleur de bestiaux, je saurai bien lui tenir tête, et au moindre danger, je cornerai si fort, avec mon cornet, qu'on m'entendra de l'ermitage et que vous me viendrez en aide avec des bâtons et des chiens.