La fumée du tabac n'avait pas tardé à envelopper l'essaim d'abeilles, suspendu en boule à une des branches inférieures de l'orme, et cette fumée acre et soporative agit de telle sorte sur les mouches, qu'elles tombèrent en masse, à moitié étourdies, mais furieuses, sur le fumeur, en s'attachant à ses mains et à son visage, qu'elles criblaient de piqûres. Il poussa de terribles cris d'effroi et de douleur, auxquels Valentin répondit en cornant à plein gosier, tandis que les vaches essayaient de s'enfuir en beuglant et brisaient le bras du voleur en serrant les noeuds coulants des cordes qui les retenaient.

Cet horrible vacarme fit accourir des bûcherons, qui travaillaient dans la forêt, et qui vinrent aider Valentin à reprendre possession de ses vaches, pendant qu'on transportait à l'hôpital le malheureux voleur, cruellement blessé et défiguré.

L'aventure eut quelque éclat dans le pays et l'honneur en revint à Valentin qui avait fait preuve de tant de persévérance, d'adresse et de courage. On lui attribua même l'invention d'avoir lancé sur le voleur un essaim d'abeilles, qui en avaient fait justice.

A peu de jours de là, le duc de Lorraine chassait dans la forêt. Valentin n'avait pas mené paître ses vaches à cause des agitations et des tumultes de la chasse ducale, mais il s'était revêtu de son habit d'ermite, comme pour un jour de fête, et il avait emporté avec lui des livres et des cartes de géographie, pour aller lire et étudier dans les bois. Il était donc assis au pied d'un arbre, les yeux attachés tantôt sur un livre et tantôt sur une carte, et paraissait absorbé dans ses études, lorsqu'un inconnu, en costume de chasseur tout galonné d'or, s'approche de lui et lui demande ce qu'il fait là.

—Vous le voyez, Monsieur, répond Valentin avec déférence: j'étudie la géographie.

—La géographie! reprend l'inconnu, en souriant avec bonté: est-ce que vous y entendez quelque chose?

—Je ne m'occupe que des choses que j'entends, répliqua l'enfant sans lever les yeux de la carte qu'il étudiait.

—C'est une carte d'Allemagne? dit l'inconnu. Que cherchez-vous dans cette carte?

—Je cherche la route qui conduit à Heidelberg, reprend Valentin, car je songe à me rendre à la célèbre université de cette ville, pour y continuer mes études.

—Pourquoi penser à l'université d'Heidelberg, quand vous êtes en Lorraine, mon enfant? dit l'inconnu. Nous a avons le collège des jésuites de Pont-à-Mousson, où l'on fait d'excellentes études, et c'est là que vous irez achever les vôtres.