—Guillot, interrompit sévèrement le curé, j'aime mieux un juif honnête homme, qu'un chrétien malhonnête!

Le cortège se mit en marche: Guillot conduisant l'ânesse avec les victuailles, et faisant assez piteuse mine; Rabelais, en costume ecclésiastique, tenant par la main l'enfant, qui avait honte de se montrer, nu-pieds et tête nue, auprès du curé de Meudon. On regardait, en effet, avec surprise, ce bizarre cortège. Un page de la maison de Lorraine arriva, sur ces entrefaites, et resta confondu, en voyant M. le Recteur, ainsi qu'on le qualifiait au château, donner la main à un petit gueux déguenillé et sans souliers. Il venait, de la part de la duchesse de Guise, saluer Rabelais et l'inviter à souper ce soir-là. Rabelais fit réponse qu'il s'y rendrait certainement, d'autant plus qu'il aurait une belle histoire à conter à la bonne duchesse et une belle oeuvre de charité à lui proposer.

[Illustration: On regardait avec surprise ce bizarre cortège.]

Le petit Thadée se chargea d'indiquer le meilleur chemin et le plus court, que Rabelais ne connaissait pas, pour arriver à la plaine du Camp des Sorcières, où le sacristain, qui en avait ouï parler en assez mauvaise part, ne se trouva pas trop rassuré, quoiqu'il fit grand jour et que les sorciers qu'on accusait d'y tenir leurs assemblées fussent sans doute occupés ailleurs. C'était un lieu d'un aspect sauvage, mais très pittoresque, dans lequel on était bien sûr de ne rencontrer jamais âme vivante. Voilà pourquoi le lépreux y avait élu domicile avec sa famille; il avait construit, de ses mains, dans le fourré du bois le plus épais, une cahute en torchis, qui était un mortier composé de terre glaise et de paille hachée, sans autre toit qu'une couverture de gazon et de mousse appliqués sur quelques grosses branches, sans autre porte que des branchages entrelacés assez ingénieusement et entremêlés de bruyère et d'épines. Rabelais dit à son sacristain de rester en arrière avec l'ânesse et d'attendre qu'on le vînt avertir d'apporter le panier de provisions. Le pauvre Guillot vit avec terreur qu'on allait le laisser seul dans un endroit aussi désert et aussi mal famé: il se mit à pleurer, comme un enfant peureux.

—Que vais-je devenir ici? disait-il tout éploré. Il y aura quelque sorcier qui me tordra le cou, sinon quelque sorcière qui m'emportera en enfer sur son balai! Monsieur le curé, ayez pitié de moi et ne m'abandonnez pas, sans m'avoir donné l'absolution.

—Tant que tu resteras avec l'ânesse, tu n'as rien à craindre, lui cria Rabelais en s'éloignant: le diable respecte les bêtes et les tient pour ce qu'elles sont, en se disant qu'il n'y a pas là d'âme à prendre!

L'enfant avait quitté la main du curé et courait en avant pour prévenir sa famille: la porte de la cabane était ouverte, mais on ne voyait paraître que la jeune fille, rouge d'émotion et tremblante d'embarras, que son frère poussait devant lui, en l'empêchant de se dérober à cette présentation inattendue et forcée. Rabelais remarqua que cette fille était fort belle, sous ses haillons ignobles et que sa figure intéressante se recommandait par une expression de candeur pudique et de noble fierté. Il fut touché de commisération, en s'apercevant que cette pauvre jeune fille avait à peine les vêtements indispensables pour se préserver des atteintes du froid.

—Mon enfant, lui dit Rabelais avec douceur et intérêt, je vous prie de vouloir bien prévenir votre père et votre mère, que c'est le curé de Meudon qui s'en vient les voir et leur porter des consolations.

—Mon bon seigneur, répondit la jeune fille avec déférence et simplicité, votre Eminence daignera excuser mon père et ma mère, s'ils ne s'empressent d'aller au devant d'un si vénérable personnage que vous êtes. Ils ne sauraient bouger de leur lit, tant ils sont malades et rendus de fatigue l'un et l'autre: mon père a travaillé aux champs, cette nuit et ce matin; ma mère est quasi toute paralysée et percluse de tous ses membres, depuis le dernier hiver.

—Je ne suis pas une Éminence, mon enfant, reprit Rabelais, je suis votre frère en Jésus-Christ, qui veut vous consoler; je suis votre médecin, qui veut vous guérir.