[Illustration: Accompagnée de ses deux enfants, elle se rendait à la cathédrale.]

Le plus grand chagrin de cette infortunée était de ne pouvoir donner à son fils une éducation digne du nom qu'il portait, et surtout de l'intelligence naturelle que cet enfant avait montrée de bonne heure; car le petit Jean, dès sa huitième année, avait manifesté une envie extraordinaire d'apprendre, et comme ces heureuses dispositions ne furent ni encouragées ni conduites vers un but spécial d'enseignement, il se mit à étudier par ses yeux, ce qu'il voyait chaque jour et ce qui avait attiré son attention; c'est ainsi que la cathédrale de Coutances devint, pour lui, en quelque sorte, un livre ouvert, dans lequel il s'amusait à déchiffrer une langue inconnue.

Il errait sans cesse, autour de ce magnifique édifice, qui est le triomphe de l'art gothique, et qui n'a pas son pareil, non seulement en Normandie, mais encore dans l'Europe; il admirait d'instinct les proportions gigantesques de cette architecture aérienne, qui semble suspendue par la main des anges et scellée à la voûte du firmament avec des chaînes invisibles; il s'émerveillait, en silence, de la hauteur des grosses tours, de la légèreté des tourelles nommées fillettes, de l'éclat des vitraux, de la multitude des ornements de sculpture. Il interrogeait les prêtres, les sacristains, les ouvriers, les sonneurs, pour s'instruire sur tous les points de l'histoire du monument, fondé, au commencement du XIIe siècle, par une pieuse duchesse de Normandie nommée Gonor, et terminé vingt ans après par l'évêque Geoffroi, chancelier de Guillaume le Conquérant; il écoutait surtout avec une admiration béante les légendes et les miracles des premiers évêques de Coutances, depuis saint Ereptiole, qui vivait, vers 470, du temps du roi des Francs Childéric; mais parfois, au récit des prodiges incroyables attribués à ces saints personnages, qu'on faisait remonter à des époques si reculées, un sourire malicieux d'incrédulité errait sur ses lèvres, et rayonnait dans ses yeux narquois, quoique sa mère lui eût inspiré des sentiments de piété sincère, dès sa plus tendre enfance.

Il connaissait donc toutes les parties de l'extérieur et de l'intérieur de cette église dédiée à Notre-Dame, et il ne se lassait pas de la parcourir, de la visiter, en y découvrant sans cesse de nouveaux sujets de surprise et d'admiration; soit qu'il examinât les figures grotesques d'un chapiteau; soit qu'il s'arrêtât à contempler les vieilles tombes sur lesquelles dorment des statues de chevaliers armés de toutes pièces, ayant un chien ou un lion emblématique à leurs pieds; soit qu'il se glissât, effrayé à l'entrée des caves sépulcrales; soit qu'il plongeât un regard indiscret à travers le cristal d'un antique reliquaire. Son imagination s'échauffait au spectacle de ces antiquités religieuses, et la tendance innée qu'il avait à tout approfondir et à douter de tout, ne faisait que s'accuser davantage vis-à-vis des traditions étranges de moyen âge, effacées sur la pierre, mais gravées dans la mémoire des bons vieux paroissiens de la cathédrale. Il hochait la tête, quand on lui racontait que saint Lô avait été évêque à douze ans, et que ce saint ne pouvait dire la messe, sans qu'une colombe de feu voltigeât au-dessus de sa tête. En un mot, Jean de Launoy joignait à une véritable piété l'aversion la plus inflexible pour toutes les croyances populaires, qui n'étaient pas des dogmes fondamentaux de la religion et qui pouvaient être combattues par le raisonnement; il jugeait faux tout ce qu'il ne comprenait pas et n'avait pas même peur du Diable, quoiqu'il en vit la représentation hideuse, peinte et sculptée, à chaque pas, dans cette vénérable cathédrale gothique.

Un soir (c'était en 1613), au coucher du soleil qui faisait flamboyer les rosaces comme des fournaises, madame de Launoy alla faire sa station accoutumée sur les marches de l'autel de Notre-Dame; ses deux enfants étaient à ses côtés; sa fille agenouillée et recueillie comme elle, les mains jointes, les yeux levés vers l'image d'argent de la Mère de Jésus; son fils debout et saisi d'une distraction profane par les reflets lumineux des vitraux coloriés sur les dalles tumulaires de la nef. Le petit Jean avait apporté en offrande une couronne de roses sauvages et de fleurs blanches, choisies exprès dans les bois des environs, où il était allé courir à l'aventure, cherchant la trace du passage des premiers apôtres de la Normandie et les débris des temples païens, qu'avaient renversés ces apôtres des anciens temps, pour y planter la croix du Christ.

Lorsque madame de Launoy acheva sa prière, qui avait rempli de douces larmes ses paupières alourdies, elle n'aperçut plus son fils. Comme elle était restée plus longtemps qu'à l'ordinaire en oraison, elle pensa que l'enfant, fatigué de demeurer à la même place, avait promené sa curiosité, de chapelle en chapelle, de tombeau en tombeau, pendant que sa mère et sa soeur priaient pour lui. Madame de Launoy se leva donc sans inquiétude, fit le tour de l'église en regardant à droite et à gauche si elle ne verrait pas Jean accroupi sur une épitaphe ou se hissant le plus près possible d'une des fenêtres de l'abside, car souvent il grimpait le long du jubé pour s'approcher des admirables peintures de ces merveilleuses verrières. Mais madame de Launoy ne le trouva, ne l'aperçut nulle part; elle ne vit aucune ombre mouvante, dans les chapelles, ni dans le choeur, ni dans la nef, où le jour commençait à s'éteindre; elle n'entendit aucun bruit de pas retentissant sur le pavé sonore. Supposant donc que l'enfant était sorti de la cathédrale et rentré seul au logis, elle se promit de le punir pour ce nouvel acte de légèreté et de désobéissance. Elle revenait chez elle, cependant, l'esprit consolé et raffermi par la prière, avec un vague pressentiment d'une prochaine amélioration de son pénible sort; mais elle tomba tout à coup dans une douloureuse anxiété, en ne voyant pas son fils venir à sa rencontre.

Elle retourna sur ses pas vers la cathédrale; elle traversa les rues voisines de Notre-Dame, elle interrogea vainement le sacristain qui fermait les portes de l'église; elle appela Jean sous les murs du cimetière. La nuit s'épaississait, et sa terreur augmentait par degrés; elle repassa plusieurs fois dans les endroits qu'elle avait parcourus; plusieurs fois elle revint à sa demeure pour s'assurer que l'enfant n'y avait pas reparu. Elle employa une partie de la nuit à des recherches inutiles et elle veilla, cette nuit-là qui lui semblait éternelle, au milieu des sanglots et des plus sinistres préoccupations. Dans son désespoir, craignant qu'un accident ne fût arrivé à son fils, elle alla jusqu'à reprocher son malheur à la sainte Mère de Dieu.

Aucun accident n'avait causé l'absence du petit Jean de Launoy: il s'était endormi dans une stalle du choeur, sa tête blonde cachée entre ses mains. Comme sa lévite de bure grise se confondait avec l'obscurité qui l'enveloppait, le sacristain, armé de sa lanterne, ne l'avait point aperçu, quoiqu'il eût visité tous les coins et recoins de l'église, sans soupçonner qu'un être vivant y fût enfermé.

L'horloge qui sonnait minuit éveilla l'enfant, tout transi de froid: après six heures de profond sommeil, il ne savait pas d'abord où il pouvait être. Il n'éprouva pas pourtant le moindre sentiment de terreur, quand il ouvrit les yeux dans les ténèbres. Il étendit ses mains en avant et rencontra les têtes d'anges sculptées aux extrémités de la stalle, où il était assis: il se rendit bien compte de l'endroit où il se trouvait; mais il ne s'expliquait pas encore comment, à cette heure avancée de la nuit, il avait pu s'introduire dans la cathédrale, où il se voyait enfermé avec la certitude d'y rester jusqu'au jour.

Tandis qu'il contemplait, avec une muette émotion, l'imposant aspect de cet immense édifice plein d'ombre et de silence, où les souvenirs de six siècles planaient au-dessus de la poussière de tant de morts couchés dans leurs tombeaux, il fut frappé de stupeur, à certain bruissement vague, qui se fit, tout à coup, au fond de la nef: c'étaient les éclats d'une vitre qui se brisait. Il écouta, en retenant son haleine. A ce bruit du verre tombant de haut sur les dalles d'une chapelle latérale, succédèrent d'autres bruits qui annonçaient que quelqu'un était entré dans l'église. On marchait, on avançait vers lui: l'enfant attendit et ne bougea pas. Tout autre que Jean de Launoy serait mort de peur, en s'imaginant qu'un fantôme était sorti des sépultures, ou bien que des démons s'emparaient de la maison du Seigneur; mais Jean de Launoy n'était pas superstitieux le moins du monde, et il n'attribua point à un étrange changement dans l'ordre des lois de la nature ces bruits inquiétants, dont la cause lui était encore inconnue, et qui prenaient un caractère redoutable, dans cette sombre solitude de pierre.