Cet opérateur italien, qui, en sa qualité de compatriote, avait toujours été un dévoué partisan du maréchal d'Ancre, s'était hâté, au premier avis qu'il eut de l'assassinat de son protecteur, de mettre en sûreté toute sa fortune, c'est-à-dire son singe et ses acteurs automates, dans le souterrain que lui louait à bail Linclair, le gouverneur machiniste de la Samaritaine. Ce souterrain, qui traversait la seconde arche du pont, sous la chaussée, avait été ménagé lors de la construction du Pont-Neuf, pour servir de cave aux maisons qu'on devait élever primitivement de chaque côté de ce pont, et il n'avait pas été comblé depuis. C'est là, dans cette galerie ténébreuse, à la voûte suante et au pavé moussu, que Fagottini emmagasinait le matériel de son théâtre en plein vent: décorations, garde-robe dramatique, acteurs au rebut et à la retraite, débutants non encore façonnés; cette fois, la troupe tragi-comique y siégeait tout entière sous la garde du singe.
Charles d'Assoucy eut le coeur gros et les larmes aux yeux, en s'accusant d'avoir tué son bon ami le singe, qu'il avait tant de fois festoyé d'oublies et de gimblettes, à la barbe du Savoyard. Après un court instant accordé à cette oraison funèbre, après une enquête des localités, après enfin une visite de curiosité à chacun des hauts et puissants seigneurs de bois, qui étaient pour lui de vieilles connaissances, d'Assoucy demeura convaincu de l'inutilité de ses tentatives pour sortir immédiatement de ce souterrain; il résolut donc d'accepter sa destinée avec une stoïque résignation, mais, pour passer le temps et se désennuyer, il se hissa jusqu'à l'ouverture d'une petite lucarne, par laquelle il aurait pu s'amuser, en toute autre circonstance, à cracher dans l'eau pour faire des ronds et à saupoudrer de poussière les bateliers qui passaient sous la seconde arche du Pont-Neuf.
L'ébranlement des pas et le son confus des voix cessèrent de retentir sous la voûte du pont; la nuit était venue, et on entendait encore, le long des rives de la Seine, les cris de: Vive le roi! se mêlant à des cris de joie et de vengeance, comme les derniers échos de l'odieux assassinat commis dans le Louvre par ordre du jeune Louis XIII: d'Assoucy avait vu jeter dans la rivière les cendres du maréchal d'Ancre. Quand le silence se fut reposé sur la ville plongée dans l'obscurité, il n'espéra plus qu'on vînt lui rendre la liberté avant le lendemain, si toutefois l'on devait venir. Il entendit avec chagrin le carillon de la Samaritaine, qui sonnait l'heure du couvre-feu: tout Paris avait soupé, excepté lui. Affamé et altéré, grelottant de froid, il choisit, afin de s'y blottir, le coin le plus reculé de la cave, et s'enveloppa d'une vieille tapisserie, pour dormir, au lieu de souper.
Il dormait donc de bon appétit, depuis deux heures, et se rassasiait, en rêve, des plus excellents mets: il fut réveillé par le bruit lointain d'une porte qu'on ouvrait et qu'on refermait avec précaution; puis, il entendit les pas de deux personnes qui descendaient ensemble dans l'escalier. Ce n'était point un songe, et il fut sur le point de s'élancer vers ses libérateurs; mais, à la clarté d'une lanterne de corne, que portait l'un des deux arrivants, il reconnut avec douleur le Savoyard conduit par son page de musique. Il se demandait tout bas quel malin génie se plaisait à lui forger de nouveau la pénible chaîne qu'il avait brisée avec tant de peine, et il pleurait d'avance sur son évasion manquée; mais il ne tarda pas à s'assurer que ce n'était pas lui qu'on cherchait pour le ramener en servitude: la conversation du maître et du valet suffit pour le tirer d'erreur et le tranquilliser à ce sujet.
—Mordié! la plaisante vengeance que tu as inventée! disait le Savoyard, avec une émotion de plaisir qui déridait son austère physionomie. Vite, attaquons les marionnettes de Fagottini, et taillons-les en pièces. Où sont-elles? Ne les vois-tu pas? Elles doivent être ici certainement! J'ai hâte de les fouler aux pieds, pour leur faire expier les torts que ce mécanicien étranger a faits à ma musique.
—Il semble que le Ciel seconde notre querelle! s'écria le page, qui, heurtant du pied le cadavre du singe, dirigea vers cet objet indistinct le rayon de la lanterne. Voici déjà le grand singe du signor Fagottini, qui a rendu l'âme sans coup férir, et avec lui s'en va en fumée la gloire de son théâtre; voici maintenant la loge des acteurs de bois, qui sont à notre merci et que nous allons mettre à mal.
—Bien, mon fils! dit le Savoyard, en poussant du pied le corps du singe. Le temps des représailles est venu: hier l'Italien Concini mourut, aujourd'hui l'Italien Fagottini sera ruiné. Ça! remets entre mes mains ces méchantes bêtes de marionnettes, et, mordié! je veux chanter faux comme un âne rouge, si je fais grâce à pas une. Bien! donne-moi tous ces coquins d'acteurs! J'en veux faire un massacre général, plus complet que le massacre des saints Innocents. Je me réjouis de songer à la piteuse grimace que fera monsieur mon voisin du Pont-Neuf.
Le Savoyard, qui ne perdait pas les moments en paroles, soulageait ainsi son humeur vindicative par un monologue d'injures et d'amères railleries, pendant qu'il démembrait et disséquait avec un féroce plaisir les automates, que son complice lui apportait un à un, en faisant solennellement le panégyrique des personnages dans les divers rôles où ils avaient obtenu le plus de succès. D'Assoucy riait tout bas de cette exécution à huis-clos, et plusieurs fois il faillit éclater en bruyante hilarité, au spectacle incroyable qu'il avait sous les yeux: le Savoyard, gravement assis sur les degrés de l'escalier, comme un magistrat en fonction, recevait des mains de son page chaque marionnette, à laquelle il adressait une allocution furieuse et qu'il condamnait ensuite capricieusement à différents supplices; il arrachait les bras à celle-ci, et les jambes à celle-là; il déchirait en lambeaux les robes dorées des princesses et cassait le nez à des majestés royales, le tout avec un véritable raffinement de cruauté, qui eût fait envie à un bourreau de la Grève. Un amas de membres rompus, de têtes brisées, de bustes défigurés et de débris confondus, ce fut bientôt tout ce qui resta de la troupe de ces innocents comédiens.
Le Savoyard et son complice ne se retirèrent que fatigués de carnage, et contents de leur nocturne expédition, sans soupçonner que le secret en fût compromis, tous deux se félicitant d'avoir tué la concurrence dangereuse de Fagottini sur le Pont-Neuf. D'Assoucy avait la pensée de les suivre de loin, par derrière, et d'effectuer sa retraite à leur suite; mais, en sortant, ils eurent grand soin de ne pas laisser ouverte la porte de l'escalier, qu'ils avaient trouvée bien fermée, avant de descendre dans le souterrain. Le grincement de la clé dans la serrure apprit au témoin de leur mauvaise action qu'il serait encore prisonnier, au moins toute la nuit. Il se résigna donc à prendre son parti, et, se vouant à la protection du hasard, qui pouvait seul le tirer d'embarras, il se rendormit du sommeil insouciant de son âge.
Ce ne fut pas le jour qui le réveilla, mais un bras d'homme qui l'enlevait par les cheveux et qui le déposa, tout tremblottant, devant le cadavre du singe et les débris des marionnettes. Le seigneur Fagottini, les yeux hagards, les joues tremblantes et les lèvres blanches de colère, se préparait à interroger le coupable, en face de ses victimes.