—Pauvre empereur du burlesque! disait d'Assoucy, dans sa vieillesse: tu n'as pas même un morceau de pain à te mettre sous la dent!

LA

MASCARADE DE SCARRON

(1627)

Paul Scarron, qui, au XVIIe siècle, acquit une bizarre réputation comme créateur du genre bouffon qu'il mit à la mode par ses ouvrages en prose et en vers, n'était pas infirme et contrefait de naissance, tel que son portrait nous le représente, avec le visage blême et amaigri, le front chauve, le cou tordu, les jambes arquées et le corps en Z, selon sa propre expression, et tel qu'il se dépeint lui-même dans une de ses lettres, où il regrette tout ce qu'il avait perdu, en disant: «Ah! si le Ciel m'eût laissé des jambes qui ont bien dansé, des mains qui ont su peindre et jouer du luth, et enfin un corps très adroit!» Il vint au monde, en 1610, sans le plus léger désagrément de nature, et son père, conseiller au Parlement de Paris, put se flatter d'avoir un successeur aussi bien fait qu'il l'était lui-même.

Le jeune Scarron fut élevé avec soin, et son esprit se développa plus rapidement que son physique; à douze ans, outre les études du collège qui ne suffisaient pas à son avidité de savoir, il rimait déjà, en style agréable excellait à peindre la miniature, dansait à merveille et jouait du luth en s'accompagnant de la voix, compléments indispensables d'une éducation de gentilhomme, à cette époque où la poésie, la peinture, la danse et la musique étaient les bien-venues à la cour et à la ville.

Scarron était d'une taille médiocre, mais élégante et gracieuse; ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint de femme, donnaient à sa physionomie une douceur, que ne démentaient pas son parler et son regard caressants; il avait l'abord affable et le geste noble, avec cette exquise politesse qui était en usage dans les sociétés des beaux esprits. Malheureusement son père, dont le patrimoine avait été dévoré par d'anciennes dettes de famille, n'ayant pas les moyens de soutenir la position élevée que cet enfant était appelé à prendre dans la magistrature, fut contraint de lui ouvrir une autre carrière; il décida donc que Paul Scarron entrerait dans les ordres ecclésiastiques.

Cette décision, il est vrai, avait été sollicitée de longue date par un vieil oncle du jeune Scarron, et cet oncle, chanoine du Mans, riche de deux abbayes en Beauce, s'engageait à faire son neveu héritier de tous ses biens pourvu qu'il en fit un prêtre. Scarron, d'une humeur joviale et libertine, ne sentait aucune vocation pour les devoirs austères de la prêtrise; mais il dut obéir à l'autorité absolue de ses parents et surtout à la tendresse qu'il portait au bon chanoine, dont l'indulgente affection ne se scandalisait pas trop des espiègleries du petit mauvais sujet; d'ailleurs, celui-ci voyait, dans les commencements de sa nouvelle carrière, une occasion de se donner du bon temps, de prolonger les heures de sa liberté et de gaspiller gaiement les années de sa jeunesse, en attendant qu'il eut l'âge et les qualités d'un vrai chanoine; il s'accommoda ainsi d'un apprentissage ennuyeux de théologie, qui ne l'empêchait pas de fréquenter les réunions les plus joyeuses et les plus dissipées, tandis que l'esclavage du métier de clerc de procureur ne lui eût permis que l'école buissonnière et les divertissements crapuleux de la bazoche. Content de son sort, il n'aurait demandé ni bénéfice, ni canonicat, si cette vie de plaisir avait pu durer toujours.

Scarron n'habitait pas, à Paris, la maison paternelle, mais celle de son oncle, dans la rue d'Enfer, vis-à-vis le couvent et le vaste enclos des Chartreux, qui n'étaient pas encore enfermés dans l'enceinte des murs de la ville, laquelle ne s'étendait pas alors au delà de la place Saint-Michel. Le père de Scarron avait mis son fils sous la direction immédiate de son frère, le chanoine, excellent homme, aussi dépourvu de fermeté que de jugement, et le jeune homme était censé travailler à son instruction cléricale, en suivant les leçons d'un célèbre professeur de droit sacré au collège de Montaigu, sur la montagne Sainte-Geneviève, et en observant la règle du noviciat des Pères Feuillants, qui étaient voisins de la demeure du bon chanoine. Mais Scarron n'entrait au noviciat, que par hasard, pour troubler les novices, boire le vin de leur cave et dépouiller leur jardin de ses fleurs et de ses fruits; quant au collège de Montaigu, il n'y paraissait jamais, et lorsque son oncle venait à l'interroger sur quelque point de doctrine religieuse, le malin garçon éludait la question par un bon mot et citait les vieux auteurs français, Clément Marot et Rabelais, au lieu des Pères de l'Église. L'oncle riait en le grondant et finissait par rire sans le gronder, ce qui encourageait le neveu à continuer cette vie débauchée, qu'il passait au jeu de paume et au cabaret, rendez-vous ordinaire des seigneurs à la mode, en même temps que dans les ruelles et les bureaux d'esprit: c'est ainsi qu'on appelait les chambres et les salons des hôtels de la place Royale, où les beaux esprits et les précieuses tenaient leurs assemblées. Scarron jouait et buvait, le matin et le soir; il menait de front la danse, la musique et la poésie: aussi, malgré sa jeunesse, était-il recherché pour ses talents et sa galanterie, dans ces assemblées qui composaient la belle compagnie à la mode. Il dépensait, en rubans, en passements d'or ou de soie, l'argent qu'il avait et surtout celui qu'il n'avait pas, car il empruntait sur son canonicat futur, pour avoir une toilette élégante conforme à sa bonne mine: enfin, à l'âge de dix-sept ans, il s'était déjà battu trois fois en duel.

A cette époque, le titre d'abbé, équivalant à un titre de noblesse, ne prescrivait rigoureusement rien autre chose que le célibat; on avait une abbaye comme une ferme, et un abbé pouvait être courtisan, militaire, artiste, tout enfin, excepté homme d'église. On ne distinguait les abbés dans le monde qu'à leur petit collet et à leur costume noir. Il en était de même pour certaines abbesses, que la possession d'une abbaye n'empêchaient pas de vivre dans le monde plus librement que dans leur abbaye.