[Illustration: Le marquis de Sévigné se querelle avec les charretiers, sur la route de Versailles]

—Monseigneur, lui répondit d'un air moqueur le voiturier auquel il s'adressait, Sa Majesté sera bien aise d'apprendre que nous ne cessons, ni jour ni nuit, d'apporter des matériaux sur les chantiers de Versailles, pour achever les travaux de la bâtisse. Il y a, tous les jours, deux mille charrois qui passent et repassent, pour le service du roi, sur cette route, où les carrosses ont grandement tort de s'aventurer.

En ce moment, passait, sur la route, à travers un lac de boue liquide, une bien étrange voiture, qui n'était autre qu'un petit haquet, traîné par un petit cheval, qui galopait à fond de train, en faisant jaillir autour de lui un déluge de boue. Ce baquet était chargé d'une espèce de bahut, enveloppé de vieilles couvertures et de toiles de matelas, lequel oscillait à chaque cahot de la charrette, en rendant des sons métalliques et des murmures plaintifs, auxquels se mêlait une voix humaine. Ce singulier véhicule avait pour conducteurs une vieille femme, qui pouvait être prise pour une bohémienne, à cause d'un costume de théâtre aux couleurs éclatantes, qu'elle cachait sous un vieux manteau à capuchon rapiécé, et un jeune garçon, à la mine fine et malicieuse, qui portait aussi un vieux costume de toile à carreaux bleus et rouges, sur un véritable déguisement théâtral en velours, rehaussé de passementeries d'or. Il avait sur la tête une calotte en cuir noir, qu'il couvrait d'un immense chapeau de feutre à larges bords, surmonté d'une plume de coq.

La voiture de madame de Sévigné avait été si abondamment éclaboussée par le passage de ce haquet, qui était déjà loin, qu'elle ne présentait plus, d'un côté, qu'une couche de boue jaunâtre. Le marquis de Sévigné, indigné du vilain procédé des conducteurs du haquet, mit la tête à la portière et les somma de s'arrêter, sous peine d'avoir affaire au lieutenant civil du Châtelet de Paris. Les gens du haquet ne répondirent à ces menaces que par des éclats de rire, et fouettèrent de plus belle leur petit cheval, qui les eut bientôt mis hors de la portée de la voix et de la vue.

—Ce sont des coquins de bohémiens, dit Charles de Sévigné avec emportement. Ces fripons-là n'obéissent qu'au bâton. Si je les puis rencontrer plus tard, je les forcerai bien à essuyer, avec leur langue, la boue qu'ils nous ont envoyée.

—Fi donc! reprit la marquise de Sévigné. Iriez-vous, mon fils, vous commettre avec de pareilles gens!

—Si c'étaient des gens de ma sorte, ajouta le jeune homme irrité, ce n'est pas un bâton, mais une bonne épée, que je leur mettrais sous le nez, pour les contraindre à nous demander pardon, madame ma mère!

Ils arrivèrent à Versailles, une heure après, et la colère de Charles de Sévigné se réveilla plus terrible, quand il vit que la livrée du cocher et du laquais était mouchetée de boue et semée de taches, comme une peau de panthère.

Les alentours du château ressemblaient à un vaste chantier de construction; partout, des ouvriers taillant les pierres, équarrissant le bois, martelant le fer; partout, des charrois et des charretiers, en mouvement. Ce ne fut pas sans peine que le carrosse parvint à se frayer un chemin, entre mille obstacles, jusqu'à l'entrée du château. Là stationnait un gentilhomme, de grand air, coiffé d'un chapeau à panache noir, drapé dans un manteau de couleur sombre, la main gantée sur la poignée de son épée, les jambes serrées dans de grosses bottes de cuir vernis avec éperons d'argent. Il attendait le carrosse et il l'avait reconnu de loin aux armes peintes sur les portières: il s'en approcha et le fit arrêter, en saluant respectueusement la marquise de Sévigné.

—Madame,Trop est trop! lui dit-il, avec un coup d'oeil d'intelligence. J'aurai l'honneur, s'il vous plaît, de vous mener là où vous êtes attendue et souhaitée, comme l'était, après le Déluge, la colombe, revenant à l'arche de Noé, avec une branche d'arbre verte dans le bec.