Louis XIV avait donc fait comparaître Langeli, pour l'interroger sur les méfaits dont il paraissait coupable, car ce ne pouvait être que lui qui avait glissé dans la poche du jeune Sévigné la chanson diffamatoire, que ce dernier ne soupçonnait pas même avoir apportée avec lui dans la chambre de la duchesse d'Orléans. Celle-ci, irritée de longue date contre les insolences du bouffon du roi, était bien aise de tirer parti d'une occasion qui s'offrait de débarrasser la cour d'un personnage hostile et désagréable à tout le monde, mais que le roi tolérait et même soutenait, par déférence pour la reine-mère, qui le lui avait spécialement recommandé. Il s'agissait d'obliger Langeli à se reconnaître l'auteur de la malice infernale qu'on ne devait imputer qu'à lui, attendu que le marquis de Sévigné ne savait pas même quel était le papier qu'on avait vu tomber de sa poche; or, ce jeune homme, depuis son arrivée à Versailles, avait été livre exclusivement aux étranges sévices de cet être malfaisant. Celui-ci niait effrontément ou refusait de répondre. La situation changea quand mademoiselle de Sévigné, qui était restée neutre jusqu'alors dans le débat, déclara que Langeli, en la menant avec son frère chez Madame, tenait à la main un papier roulé.
—Langeli, dit tout à coup le roi avec un visage menaçant et une voix terrible, si tu t'obstines à mentir ou à refuser de parler, je te ferai trancher la tête, comme à un rebelle et à un parjure!
—Ah! sire, reprit le bouffon effrayé, vous ne ferez pas cela, pour l'honneur de votre très honorée mère, ma bonne maîtresse!
—Je le ferai tout à l'heure, poursuivit le roi, si tu ne déclares pas qui a fait la copie de cette exécrable chanson; qui l'a signée du nom de Bussy-Rabutin, et qui l'avait glissée dans la poche du marquis de Sévigné, pour qu'elle tombât dans la chambre même de Son Altesse Royale.
—C'est moi, sire, c'est moi! répondit Langeli, qui avait pris au sérieux la menace du roi; je n'y entendais pas malice, je voulais seulement divertir Votre Majesté, en mettant les gens dans l'embarras et en chassant de la cour le fils d'un gentilhomme, du défunt marquis de Sévigné, mort en duel il y a douze ans, qui m'avait fait battre par ses laquais, alors que la reine-mère, ma bonne maîtresse, était encore là pour me protéger. Je me suis vengé aussi, en même temps, du comte de Bussy, qui depuis dix ans ne m'avait pas rencontré une seule fois, sans me crier aux oreilles: «Monsieur le fou, quand aurez-vous un collier de chanvre autour du cou, pour vous payer de vos mérites?»
[Illustration: Louis XIV avait donc fait comparaître Langeli, pour l'interroger sur ses méfaits.]
—Langeli, lui dit le roi avec une froide sévérité, tu es trop vieux maintenant, pour qu'on te fasse fouetter par les pages, en châtiment de tes méchancetés, mais je te défends de reparaître jamais devant mes yeux, sous peine d'être mis à la chaîne et enfermé dans une cage de fer, avec les bêtes de ma ménagerie. Va-t'en!
Louis XIV était le seul homme au monde que Langeli n'osait pas regarder en face: il n'essaya pas de protester contre son arrêt et partit, la tête basse, en poussant de gros soupirs et en pleurant à sanglots. Il alla se cacher au fond des jardins, où on l'entendit gémir toute la nuit.
Le lendemain, on le trouva noyé dans un des bassins du parc de
Versailles.
Cependant le roi avait daigné écouter la justification du comte de Bussy, que Monsieur se chargea de présenter lui-même, en faisant intervenir sa femme, qui se plut à déclarer qu'elle ne se sentait pas le courage de garder rancune à un parent et ami de la marquise de Sévigné. Ordre fut donné à l'instant de mettre en liberté le prisonnier, qui demandait à venir humblement se jeter aux pieds de Sa Majesté.