Raisin ne se le fit pas dire une seconde fois; il alla ouvrir lui-même le compartiment, dans lequel son fils était renfermé, et il l'en tira évanoui, sans haleine et sans mouvement. Une rumeur immense d'inquiétude et d'indignation s'éleva de toutes parts. Mais le musicien eut recours aux moyens qu'il avait déjà employés souvent, pour combattre un commencement d'asphyxie: il secoua l'enfant, lui souffla dans la bouche, lui frotta les tempes et lui humecta les paupières avec de la salive. L'intérêt palpitant de cette scène inattendue tenait en émotion tous ceux qui en étaient témoins; les femmes poussaient des exclamations, aussitôt réprimées; quelques-unes étaient sur le point de perdre le sentiment.
Enfin, l'enfant avait rouvert les yeux, et il portait autour de lui un regard indécis; il se ranima rapidement et parvint à se mouvoir, en retrouvant la conscience de lui-même, lorsque son père lui ordonna de s'agenouiller et d'implorer le pardon du roi; mais cet enfant était incapable de prononcer une parole.
—Sire, dit Raisin, qui reprit l'assurance et la hardiesse d'un ancien comédien, j'expose respectueusement aux regards de cette illustre assemblée le secret de l'orgue magique, ce secret qui était l'unique ressource de ma pauvre famille. Cet enfant est mon fils, âgé de six ans à peine et déjà fort bon musicien; s'il n'était pas si jeune, je demanderais à Votre Majesté de vouloir bien l'attacher à sa chapelle, tandis que, moi, je reviendrais a mon premier métier, qui fut l'état de comédien, et j'aspirerais à entrer dans la troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne.
—L'enfant est de bonne mine, disait le duc d'Orléans, qui n'osait prendre une décision sans l'aveu du roi. Je pourrais le faire élever et instruire par le gouverneur de mes pages, et plus tard, il ferait un très bon valet de musique.
La bohémienne, aïeule de cet enfant, s'était échappée des mains de la livrée, qui s'efforçait de la retenir et de faire taire ses lamentations et ses cris; elle fit irruption dans le salon et alla se précipiter aux pieds du roi.
—Sire! sire! disait-elle, en sanglotant, que Votre Majesté daigne me laisser mon petit Jacques, que son père martyrise et qu'il a failli, sans le vouloir, faire périr aujourd'hui même sous les yeux de Votre Majesté! Je suis la vieille mère de tous les Raisin, qui se distinguent dans la comédie et dans la musique; j'ai été moi-même musicienne et comédienne. Si Votre Majesté daignait m'accorder le privilège de la troupe des petits comédiens de Monseigneur le dauphin….
—Êtes-vous folle, la mère! interrompit Louis XIV. Le dauphin, qui est né au mois de novembre 1661, n'a guère plus d'une année, à cette heure.
—Monseigneur le Dauphin grandira, repartit la vieille avec vivacité, et alors le premier comédien de sa troupe sera mon petit-fils Jacques, présentement âgé de six ans et demi.
Louis XIV, qu'on n'avait jamais vu rire, excepté au théâtre, accueillit en riant la requête de la mère de tous les Raisin, et lui promit de signer, le lendemain même, les lettres patentes établissant la troupe des petits comédiens du dauphin.
Cette troupe, d'une espèce toute nouvelle, devait avoir de grands succès à la cour, grâce au talent de son principal acteur. Quant à Jean-Baptiste Raisin, il obtint des lettres du roi pour entrer dans la troupe royale de l'Hôtel de Bourgogne, et, sans être un des meilleurs comédiens de cette excellente troupe, il se corrigea du défaut de boire comme un musicien.