Cette inimitié, si cordialement partagée par le jeune élève, datait de plusieurs années. Crébillon, en arrivant au collège de Louis-le-Grand, après une enfance heureuse et libre au sein de sa famille, avait eu peine à s'accoutumer aux punitions usitées chez les jésuites, et la première fois que le Père Griffon, qui était sourd, fut requis pour lui donner le fouet il se défendit d'abord avec une inutile éloquence, et finit par lutter contre le droit du plus fort, non sans avantage, puisque le visage de l'homme aux verges en conserva les cicatrices plus longtemps que le derrière du petit rebelle. Le Père Frémion, qui était muet, fut encore plus maltraité, la seconde fois que Crébillon passa sous les verges, et il laissa presque la moitié de son nez sous la dent d'un adversaire, indigne d'un traitement brutal, dont son corps avait moins encore à souffrir que son orgueil.

Depuis cette double exécution, qui commença la querelle du fustigié contre les deux Pères fouetteurs, Crébillon n'avait pas cessé de se venger d'eux par toutes les malices que lui suggérait cette haine profonde et ardente, qui devait plus tard lui inspirer de si terribles scènes dans ses pièces de théâtre. Tantôt il leur lançait, en tapinois, une balle, une pomme, une pierre, un encrier; tantôt il les aspergeait d'encre ou les inondait d'eau; tantôt il les attachait l'un à l'autre par le bas de leur soutane; tantôt il tendait une ficelle sur leur passage, pour les faire tomber; tantôt il cachait leur chapeau et le remplissait de sable ou de cendre; tantôt il émiettait du pain dur dans leurs draps, pour les empêcher de dormir. Il savait aussi semer adroitement, entre eux, des germes de discorde, qui se développaient par le seul fait de leurs infirmités réciproques, de telle sorte que le muet ne pouvait se faire comprendra du sourd, et que le sourd ne comprenait rien de ce que le muet voulait lui dire. De là des colères amusantes qui se traduisaient par des pantomimes burlesques.

[Illustration: Le père Griffon qui était sourd, fut requis pour lui donner le fouet.]

C'était Crébillon qui dérobait le vin de leurs repas c'était lui qui jetait du poivre dans leur soupe et qui enlevait la viande sur leur assiette. C'était lui surtout qui les induisait en erreur pour les heures de travail, en allant déranger la marche de l'horloge du collège. En un mot, il était sans pitié pour ces deux êtres inoffensifs, respectables par leur âge comme par leur habit. Un jour, il enferma le muet dans le donjon de l'horloge, où personne ne remarquait d'en bas les signes désespérés par lesquels le prisonnier réclamait sa délivrance, tandis que son collègue était emprisonné dans un souterrain, aussi sourd que lui, au fond duquel il serait mort d'inanition, si un tonnelier qui travaillait près de là ne fût accouru à ses cris.

Le Père Griffon, le sourd, avait vieilli dans le collège que sa robe noire balayait depuis cinquante ans, sans y avoir ramassé la moindre instruction. Il était chauve, louche, et remarquable par son nez de rubis; il buvait sec et fréquentait la cave du principal, qui, disait-on, était trop bon chrétien pour ne pas s'apercevoir que son vin avait été baptisé. Le Père Griffon, renommé pour sa dextérité à manier les verges de bouleau et le fouet à lanières de cuir, avait besoin de se donner des forces, qu'il n'eût point tirées d'une nourriture trop frugale; aussi mangeait-il de la chair de porc, en jambons, en andouilles et en saucisses, avec d'autant meilleur appétit, qu'il n'avait pas à observer la religion juive.

Quant au Père Frémion, le muet, qui ne cultivait pas moins attentivement les sensualités de l'estomac, il était de haute taille, maigre, pâle et jaune. Malgré la servilité de ses attributions, il passait pour avoir accueilli ça et là quelques bribes de latin, que son mutisme le dispensait de montrer aux écoliers; il affectait toujours un maintien grave et solennel, quoiqu'il n'eût pas de plus sérieuses affaires que ses verges et sa cloche. Il est vrai qu'il ne perdait jamais de vue le cadran de l'horloge, au milieu de ses promenades solitaires dans la grande cour du collège, pendant lesquelles il remuait toujours les lèvres, comme s'il se parlait à lui-même.

[Illustration: Les élèves de cinquième, au collège de Louis-le-Grand, réunis dans leur quartier, autour du poêle.]

Un soir d'hiver de l'année 1680, les élèves de cinquième, réunis dans leur quartier, autour du poêle, après le souper maigre du vendredi, s'entretenaient tout bas de leurs misères scolaires, pendant que le maître, absorbé dans la lecture d'un livre théologique du P. Sanchez, négligeait d'épier et d'écouter leurs conversations, qui dégénéraient en propos factieux. Crébillon maudissait énergiquement l'horrible tyrannie qu'il y avait à mettre sur pied de pauvres enfants, avant l'aube, par la froide température de décembre; ses auditeurs opinèrent tous du bonnet, mais n'opposèrent que des lamentations timides et passives aux projets de révolte que le jeune dramaturge essayait de fomenter; tant, à cette époque, sous l'empire absolu de la Compagnie de Jésus, l'enfance était soumise à la règle du collège et craintive devant la rigueur du châtiment.

—Mes amis, disait Crébillon avec ce généreux dévouement qui exalte les plus timides, c'est trop longtemps souffrir que les Pères Griffon et Frémion, ces suppôts du diable, qui ont l'âme plus noire que leur robe, nous oppriment jusque dans notre sommeil, pour tyranniser les élèves les plus studieux, que leurs brutalités ne peuvent atteindre. Cependant il ne nous faudrait qu'un peu d'adresse pour venir à bout d'un sourd et d'un muet. Je ne demande pas qu'on me seconde, mais qu'on me promette seulement le secret, quoi qu'il arrive, dans ce que j'ai résolu de faire.

—Ah! qu'as-tu résolu, Prosper? interrompirent en choeur les assistants, qui reconnaissaient tous chez Crébillon une supériorité d'esprit et de finesse. Dis-nous cela vite. Vraiment, nous te promettons de subir la retenue, les arrêts et le fouet, comme des Spartiates, pourvu que le tour en vaille la peine, et malheur à celui d'entre nous, qui, comme un cafard, s'en irait rapporter aux Pères!…