"Les religieuses cordelieres en la mesme ville entendirent ce bruit et en demeurerent effrayees. Elles creurent que leur monastere trembloit soubs leurs pieds et dans ceste consternation et ce bruit confus qu'elles entendirent furent obligees d'avoir recours aux prieres."

"Dans ce mesme temps furent entendues dans le jardin quelques voix faibles comme de personnes qui se plaignoient et sembloient demander du secours. Il estoit pres d'une heure apres minuit et faisoit fort mauvais temps et fort obscur. Deux ecclesiastiques furent envoyes pour voir que c'estoit et trouverent dans le jardin du monastere Marguerite Constance et Denise Lamy, celle-la montee sur un arbre et l'autre couchee au pied du degre pour entrer dans le choeur; elles estoient libres et dans l'usage de leur raison, mais neantmoins comme esperdues, particulierement la derniere, fort faible et sans couleur et le visage ensanglante comme une personne effrayee et qui avoit peine a se rassurer; l'autre avoit aussy du sang sur le visage mais elle n'estoit point blessee, les portes de la maison estoient bien fermees et les murailles du jardin elevees de dix ou douze pieds."

"Le mesme jour apres midy mons l'esveque de Chalons ayant dessein d'exorciser Denise Lamy apres l'avoir envoyee querir et n'ayant pas este rencontree, il lui commanda interieurement de le venir trouver en la chappelle de Saincte-Anne ou il estoit. Ce fut une chose assez surprenante de voir la prompte obeissance du demon a ce commandement qui n'avoit este conceu que dans le fonds de la pensee, car environ l'espace d'un quart d'heure apres, on entendit frapper impetueusement a la porte de la chappelle, comme une personne extremement pressee, et la porte estant ouverte on vit entrer cette fille brusquement sautant et bondissant dans la chappelle, le visage tout change et fort different de son naturel, la couleur haute, les yeux estincelans, un visage effronte et dans une agitation si violente qu'on eut de la peine a l'arrester, ne voulant pas souffrir qu'on mist l'estole a l'entour du corps qu'elle arrachoit et jettait en l'air avec une extreme violence, malgre les efforts de quatre ou cinq ecclesiastiques qui employoient tout ce qu'ils avoient de force et d'industrie pour l'arrester, de sorte qu'il fut propose de la lier: mais on le jugeoit difficile dans les transports ou elle estoit."

"Une autre fois estant dans le fort de ses agitations… on commanda au demon de faire cesser le poulx en l'un de ses bras, ce qu'il fit incontinent avec moins de resistance et de peine que l'autre fois. On lui commanda ensuite de le faire retourner, et cela fut execute a l'instant… Le commandement lui ayant este fait de rendre la fille absolument insensible a la douleur, elle protesta qu'elle estoit en cet estat, presentant son bras hardiment pour estre perce et brule comme on voudroit: en effet, l'exorciste rendu plus hardi par les experiences precedentes ayant pris une aiguille assez longue, la lui enfonca tout entiere entre l'ongle et la chair dont elle se moquoit tout haut, declarant qu'elle n'en sentoit rien du tout. Tantost elle faisoit couler le sang et tantost le faisoit cesser selon qu'il lui estoit ordonne, elle-mesme prenoit l'aiguille et le percoit en divers endroits du bras et de la main. On fit encor davantage: l'un des assistans ayant pris une espingle et lui ayant tire la peau du bras un peu au-dessus du poignet la lui perca de part en part, de sorte que l'on voyoit l'espingle toute cachee dans le bras en sortir seulement par les deux extremites, et tout cela sans qu'il en sortist une goutte de sang, sinon apres lui avoir commande d'en donner, et sans monstrer la moindre apparence de sentiment ou de douleur."

La meme relation donne comme preuves de la possession des religieuses d'Auxonne:

"Les grandes agitations du corps qui ne se peuvent concevoir que par ceux qui en sont tesmoins. Ces grands coups de teste qu'elles se donnent de toute leur force tantost contre le pave, tantost contre les murs, et cela si souvent et si durement qu'il n'est aucun des assistans qui ne fremisse en le voyant sans qu'elles tesmoignent de sentir aucune douleur ny qu'il paroisse ny sang, ny blessure, ny contusion."

"L'estat du corps dans une posture extremement violente, se tenant droictes sur les genoux, pendant que la teste renversee en arriere penche a un pied pres ou environ vers la terre, en sorte qu'il paroist comme tout rompu. Leur facilite de porter la teste estant plus basse par derriere que la ceinture du corps sans bransler des heures entieres, leur facilite de respirer en cet estat, l'egalite du visage qui ne change presque point dans ces agitations, l'egalite du poulx, la froideur dans laquelle elles sont pendant ces mouvements, la tranquillite dans laquelle elles demeurent au mesme instant qu'elles en sont revenues subitement sans que la respiration soit plus forte que l'ordinaire, les renversements de la teste en arriere jusque contre terre avec une promptitude merveilleuse. Quelquefois les trente et quarante fois de suite devant et arriere, la fille demeurant a genoux et les bras croises sur l'estomach quelquefois et dans le mesme estat, la teste renversee tournant a l'entour du corps et faisant comme un demy cercle avec des effets apparemment insupportables a la nature."

"Les convulsions horribles et universelles par tous les membres accompagnees de hurlemens et de cris. Quelquefois la frayeur sur le visage a la veue de certains fantosmes ou spectres dont elles se disoient estre menacees dans un changement si extraordinaire et des traits si differents de leur naturel qu'elles imprimoient la crainte dans l'ame des assistans, quelquefois avec une abondance de larmes que l'on ne pouvoit arrester, accompagnees de plaintes et de cris aigus. D'autrefois la bouche extraordinairement ouverte, les yeux egares et la prunelle renversee au point qu'il n'y paroissoit plus que le blanc, tout le reste demeurant cache soubz les paupieres mais retournants a leur naturel au simple commandement de l'exorciste assiste du signe de la croix."

"Souvent on les a veu ramper et se trainer par terre sans aucun secours ou des pieds ou des mains, quelquefois le derriere de la teste ou le devant du front a este veu se joindre a la plante des pieds, quelques unes couchees par terre qu'elles ne touchent que de l'extremite de l'estomach, tout le reste du corps, la teste, les pieds et les bras portes en l'air en assez long espace de temps, quelquefois renversees en arriere en sorte que touchans le pave du haut de la teste ou de la plante des pieds, tout le reste demeuroit en l'air estendu comme une table, elles marchoient en cet estat sans le secours des mains. Il leur est ordinaire de baiser la terre demeurans a genoux, le visage renverse par derriere, en sorte que le sommet de la teste va joindre la plante des pieds, les bras croises sur la poitrine et dans cette posture faire un signe de la croix avec la langue sur le pave."

"On remarque une estrange difference entre l'estat dans lequel elles sont estans libres et dans leur naturel et dans celuy qu'elles font paroistre quand elles sont agitees dans la chaleur du transport et de la fureur: telle qui est infirme tant par la delicatesse de sa complexion et de son sexe que par maladie quand le demon l'a saisie et que l'autorite de l'eglise l'a forcee de paroistre devient si furieuse dans de certains momens que quatre ou cinq hommes avec toute leur force, sont empesches a l'arrester; leurs visages mesmes se monstrent si diformes et si differents de leur naturel qu'on ne les reconoist plus et ce qui est de plus estonnant est qu'apres des transports et des violences de ceste nature quelquefois pendant trois ou quatre heures apres des efforts dont les corps les plus robustes seroient lasses a demeurer au lit plusieurs jours, apres des hurlements continuels et des cris capables de rompre un estomach, estans retournes en leur naturel, ce qui se fait en un instant, on les void sans lassitude et sans emotion, l'esprit aussy tranquille, le visage aussy compose, l'haleine aussy lente, le poulx aussy peu altere que si elles n'avoient pas bouge d'un siege."