"Un gendarme nomme Hugues avait ete pendant sa vie un peu libertin et mesme soupconne d'heresie. Comme il etoit pres de la mort, une grande trouppe d'hommes se presenta a luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me connois-tu bien, Hugues?—Qui es-tu, repondit Hugues?—Je suis, dit-il, le puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis preserver du peril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras longuement. Afin que tu scaches que je te dis vray, scaches que l'empereur Conrad est a ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugue l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien escoute, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant: J'atteste mon Dieu et Seigneur Jesus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout aussitost ceste bande de diables disparut comme fumee. Et Hugues, le meme jour de la vision, trespassa le soir."
Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable:
[Note 1: Discours et histoires des spectres, etc., page 317.]
"En la ville de Fribourg, du temps de Frederic, second du nom, un jeune homme brusle par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville, pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un cellier escarte ou il dresse son cercle, ses figures et ses caracteres magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier. Les esprits appelez se presentent mais en diverses formes, fantosmes et illusions… Enfin le plus meschant diable de tous se montre a l'escolier en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse s'approche du cercle. L'escolier aveugle et transporte d'amour, estend sa main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant deux ou trois tours lui casse et brise la tete contre la muraille du celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les autres esprits disparurent.
"Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effraye a ce piteux spectacle, se voyant en outre charge du pesant fardeau de l'escolier. Il ne bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se fit si bien ouir criant et lamentant, qu'on accourt a son cry et est trouve a demy mort avec le corps de l'escolier et est degage a toute peine."
"Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux heretiques et heresiarques de nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le diable et de ses visions. Car Luther a eu un demon, et a este si impudent que de le confesser bien souvent par ses ecrits. Je ne le veux faire voir que par un traicte qu'il a faict de la messe angulaire, ou il se descouvre ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarite bien grande, et qu'ils avoient bien mange un muy de sel ensemble. Que le diable le visitoit souvent, parloit a luy fort privement, le resveilloit de nuict, et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments dont il se pourroit servir pour l'impugner.
[Note 1: Meme ouvrage, p. 297.]
"Mais Luther est-il seul qui a sa confusion est contraint de confesser sa conference avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que resvant profondement une nuict sur le sens des paroles de Jesus-Christ: Cecy est mon corps, se presente a luy un esprit, qu'il est en doute s'il estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de l'Ecriture sainte d'une autre facon que l'Eglise des catholiques ne l'interpretoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps…
"Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un diable s'apparut en la chambre ou il estoit et s'approchant peu-a-peu aupres de son lit, non sans essayer les presens poussa rudement Bucere et le fit tomber en la place ou il trespassa a l'instant.
"C'est aussy chose qu'on tient pour toute veritable et ainsi l'affirme Erasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade trespassa, le diable fut veu pres de luy en forme d'homme de haute et enorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un presage de la mort future de cet heretique."