"La plus redoutable des cometes de notre temps, ajoute le meme auteur, fut celle de l'an 1527. Car le regard d'icelle donna telle frayeur a plusieurs qu'aucuns en moururent, autres tomberent malades. Elle fut veue de plusieurs milliers d'hommes paraissant fort longue et de couleur de sang. Au sommet d'icelle fut veue la representation d'un bras courbe tenant une grande espee en sa main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la pointe de cette espee, il y avoit trois estoiles: mais celle qui touchoit droitement la pointe estoit plus claire et plus luisante que les autres. Aux deux costez de cette comete se voyaient force haches, poignards, espees sanglantes, parmi lesquelles on remarquait un grand nombre de testes d'hommes descapitez, ayant les barbes et cheveux herissez horriblement. Et qu'a veu l'espace de soixante-trois ans l'Europe, sinon les horribles effects en terre de cest horrible presage au ciel?"

II.—ANIMAUX PARLANTS

Un ancien auteur[1] nous rappelle plusieurs histoires d'animaux parlants:

[Note 1: Le chois de plusieurs histoires et autres choses memorables, p. 648 et suiv.]

"Quelquefois, dit-il, Dieu fait parler les bestes brutes pour enseigner les creatures humaines en leur ignorance. Une asnesse me servira de caution, laquelle comme elle portait Balaam sur son dos, apperceut l'ange du Seigneur. A raison de quoy elle se destourna de la voye pour luy ceder la place: mais Balaam qui ne scavoit point la cause de ce desvoyement, battit avec exceds ceste simple beste, toutes les trois fois qu'elle s'estoit desplacee de son chemin, pour la reverance qu'elle portoit au serviteur de Dieu: et a cause de ce respectueux devoir, le Seigneur disposa la bouche de l'asnesse a proferer tels propos: "Quel sujest t'ay-je donne pour estre si rudement frapee de toy d'un baston par trois diverses reprises? Ne suis-je pas ta beste qui t'ay tousiours fidelement porte jusques a ce jour? Et n'eust este la reverance que j'ai refere a l'ange du Seigneur, je ne me fusse retire du chemin par lequel je t'ay fort souvent porte en toutes les affaires." Ces paroles finies, Dieu dessilla les yeux de Balaam pour contempler l'ange tenant un glaive nud en la main, et lors il s'inclina en terre, et adora ce messager du Tout-Puissant, qui luy fit une reprimende pour avoir outrage son asnesse, mesme luy dit qu'il estoit sorti tout expres pour estre son adversaire a cause de sa vie perverse, et du tout esloignee des ordonnances du Seigneur. Ce n'est donc a tort que nous sommes envoyez par les sages a l'escolle des bestes, l'instinct naturel desquelles Dieu fortifie souventes fois de la parole, pour recevoir d'elles quelque instruction en nos impietes.

"Quelque temps auparavant la mort de Caesar, dictateur, un boeuf, tirant a la charrue, se tourna vers le laboureur qui le pressoit par trop a la besongne, et luy dit qu'a grand tort il le frappoit, parce que la recolte des bleds seroit si abondante qu'il ne se trouveroit pas assez d'hommes pour les manger.

"Sur la fin de l'empire de Domitian, l'on entendit une corneille prononcer ces mots en grec: Toutes choses prendront un heureux succeds, voulant par la signifier que les injustices et severitez de Domitian devoient bien tost prendre fin avec sa vie, selon qu'il advint. Car la benignite et clemence de Nerva et Trajan succederent a l'arrogance et cruaute de Domitian, au grand contentement de tout l'empire romain.

"Le seigneur de Moreuil, pere de Joachime de Soissons, dame de Crequi, estoit si adonne au plaisir de la chasse, qu'il ne se contentoit point d'y emploier les jours ouvriers, mais davantage desroboit a l'Eglise catholique les festes pour les prophaner a tels vains exercices. Tellement qu'un jour il se seroit monstre si aveugle et refroidy de devotion que d'aller courir un lievre le jour du vendredy sainct, au lieu qu'il ne devoit bouger de l'Eglise pour vacquer a prieres et contemplation de la douloureuse mort de Jesus-Christ, qui avoit este flagelle et attache a l'arbre de la croix, ce jour-la, pour la redemption de nos ames. Mais son peche fut tallonne de pres d'une grande repentance. Car il courut un lievre qui luy fit tant de ruses et de hourvaris que non seulement il eschapa de la poursuite des chiens, et rendit vaine l'experience des veneurs, mais davantage ce maistre lievre se mettant sur son derriere tourna les yeux devers ledit seigneur de Moreuil, en luy disant: "Que t'en semble? n'ay-je pas bien couru pour un courtault?" Cest estrange prodige donna une telle espouvante a ce seigneur, qu'il ne pouvoit assez tost retrouver son chasteau pour se debotter et aller a l'Eglise, a celle fin que par sa penitence et prieres il peust expier l'enormite de son offence, faisant voeu que dela en avant il ne prostitueroit plus les jours de festes en la vanite de tels plaisirs, ains les passeroit en toutes sainctes occupations. Or comme l'asnesse de Balaam se plaignoit a son maistre d'avoir este batue quand elle honora l'ange de Dieu, tout de mesme le lievre fit cognoistre au seigneur de Moreuil qu'il ne devoit estre si maltraicte de ses veneurs et chiens en un jour plus convenable aux oeuvres pieuses qu'a se donner du plaisir."

EMPIRE DES MORTS

I.—AMES EN PEINE. LAMIES ET LEMURES.