Quand Louis IX monta sur le trône, sa première pensée ne fut pas de proscrire absolument dans son royaume la Prostitution légale qui y était tolérée, sinon permise; mais il essaya de la combattre et de la diminuer avec les armes de la religion et les ressources de la charité. «Jamais, dit Sauval, il n’y a eu tant de femmes de mauvaise vie, qu’au commencement du treizième siècle dans le royaume, et jamais néanmoins on ne les a punies avec plus de rigueur.» Guillaume de Seligny, évêque de Paris, convoqua celles de Paris et les fit rougir de leur ignoble métier; les unes y renoncèrent, pour embrasser une vie honnête et pour se marier; les autres demandèrent à se cloîtrer pour expier leurs péchés. Guillaume alla trouver le jeune roi qui venait de succéder à son père Louis VIII et qui avait l’âme toute pleine des pieux enseignements de sa mère, la vertueuse reine Blanche. Ce prince fut émerveillé des belles conversions que l’évêque avait faites, et, pour n’en pas laisser perdre le fruit, il s’empressa de fonder une maison de refuge destinée aux pécheresses que la grâce avait touchées. Il faillit ouvrir cette maison dans un clos situé rue Saint-Jacques et appartenant à son confesseur et chapelain Robert Sorbon, qu’il voulait mettre à la tête de cette communauté de pénitentes; mais il se ravisa, en pensant que les Écoles de la rue du Fouarre donneraient des voisins menaçants à ces nouvelles converties. Il les mit donc à distance des écoliers, dans la campagne, de l’autre côté de la ville, et il leur concéda un vaste terrain où il fit élever pour elles une église, des cloîtres, des dortoirs et divers bâtiments enfermés dans une enceinte de bons murs. Ce monastère, qui fut plus tard un hôpital, occupait tout l’espace où le quartier du Caire a été construit depuis la révolution. Il y avait des jardins et des vergers dans cette espèce de forteresse qu’on appelait, dit Joinville, la maison des Chartriers. On ne sait pas d’où lui vient le nom de maison des Filles-Dieu, qui lui resta, et l’on doit croire que ce fut une malice du peuple, qui baptisa ainsi ces religieuses que le démon avait soumises à un apprentissage peu édifiant. Quoi qu’il en soit, ce nom des Filles-Dieu, qui n’avait été d’abord qu’une épigramme, fut pris au sérieux, même par celles qui le portaient.

Un poëte satirique de ce temps-là, Rutebeuf, se moque des Filles-Dieu et de leur nom assez mal approprié à leurs antécédents; mais on pourrait induire de ces vers de Rutebeuf, que les pénitentes de Guillaume de Seligny avaient été d’abord nommées Femmes-Dieu:

Diex a non de filles avoir,
Mès je ne poy oncques savoir
Que Diex eust fame en sa vie!...

Rutebeuf comprend sous la dénomination de lignage de Marie, en sous-entendant Madeleine, tout le personnel de la Prostitution, parmi lequel saint Louis avait trouvé ses Filles-Dieu: «Et fist mettre, raconte Joinville, grant multitude de femmes en l’hostel, qui par povreté estoient mises en pechié de luxure, et leur donna quatre cens livres de rente pour elles soustenir.» Cette dotation de quatre cents écus de rente était considérable, en raison de la valeur énorme de l’argent, et tout le monde s’étonna que les Filles-Dieu eussent été mieux traitées que les Quinze-Vingts, qui n’avaient que trois cents livres de revenu. Les Filles-Dieu n’étaient que deux cents dans l’origine, mais elles recueillaient dans leur maison hospitalière les femmes perdues que le repentir arrachait à la débauche. Ce monastère avait pour maître proviseur et gouverneur un prêtre que l’évêque de Paris appelait son bien-aimé en Jésus-Christ et que les religieuses nommaient leur père en Dieu. Ce ne fut pas la seule fondation du même genre que le saint roi encouragea de ses conseils et de ses deniers: «Et fist mettre, rapporte Joinville, en plusieurs liex de son royaume mesons de beguines, et leur donna rentes pour elles vivre, et commanda l’en que en y receust celles qui voudroient fere contenance à vivre chastement.»

Louis IX avait beau détourner ainsi le torrent de la Prostitution, il ne parvenait pas à réformer les mœurs, que les croisades avaient encore perverties davantage, car les croisés imitaient les musulmans et entretenaient de véritables harems, remplis d’esclaves achetées dans les bazars de l’Asie. «Le commun peuple se prist aux foles femmes,» dit Joinville, avouant ainsi la principale cause des désastres de la croisade où le roi fut fait prisonnier par les infidèles. Ce sage prince savait à quoi attribuer ses désastres; aussi, en recouvrant sa liberté, congédia-t-il plusieurs des officiers de sa maison, parce qu’il avait été averti que ces libertins tenoient leur bordiau à un jet de pierre de sa tente. Vainement il s’efforça de bannir de son camp la débauche et la paillardise; ses arrêts les plus sévères ne firent que mieux ressortir l’impuissance de ses chastes efforts contre le déchaînement de la luxure. Pendant qu’il était à Césarée, il jugea, selon les lois du pays, un chevalier qui avait été surpris au bordel. Le coupable avait à opter entre deux partis également déshonorants: la ribaude, avec laquelle on l’avait trouvé en flagrant délit, devait le mener en chemise, une corde liée aux genetaires (génitoires), par tout le camp; sinon, il abandonnerait son cheval et son armure au bon plaisir du roi et se verrait chassé de l’armée. Le chevalier préféra ce dernier châtiment et s’en alla. Louis IX, quoi qu’il fît pour inspirer à ses serviteurs la noble passion du devoir, gémissait d’être témoin des progrès de la démoralisation sociale. Enfin, après son retour de Palestine, comme pour rendre un hommage solennel à la mémoire de sa pieuse mère qu’il pleurait encore, il voulut détruire la Prostitution, en la prohibant, sans aucune exception ni réserve, par tout son royaume, dans les provinces du nord comme dans celles du midi (le Languedoc et le Languedoil).

C’est dans une ordonnance du mois de décembre 1254, qu’il introduisit cet article mémorable qui, caché parmi d’autres moins importants, prononçait d’une manière définitive la suppression des lieux de débauche et le bannissement des femmes de mauvaise vie: «Item soient boutées hors communes ribaudes, tant de champs comme de villes; et, faites les monitions ou défenses, leurs biens soient pris par les juges des lieux ou par leur autorité, et si soient dépouillées jusqu’à la cote ou au pélicon; et qui louera maison à ribaude ou recevra ribaude en sa maison, il soit tenu de payer au bailly du lieu, ou au prevost, ou au juge, autant comme la pension (le loyer) vaut en un an.» Mais saint Louis ne tarda pas à s’apercevoir que la Prostitution était un fléau nécessaire pour arrêter de plus grands maux dans l’ordre social.

FIN DU TOME TROISIÈME.

TABLE DES MATIÈRES
DU TROISIÈME VOLUME.

SECONDE PARTIE.

ÈRE CHRÉTIENNE.—INTRODUCTION.