[CHAPITRE PREMIER.]
Sommaire.—Ère chrétienne: introduction.—Le mariage chrétien.—Épîtres de saint Paul aux Romains sur leurs abominables vices.—La sentine de la population des faubourgs de Rome aux prédications de saint Paul.—Le mariage, conseillé par saint Paul comme dernier préservatif contre les tentations de la chair.—Fornicatio, immunditia, impudicitia et luxuria.—Prédications de saint Paul contre la Prostitution.—Les philosophes païens ne recommandaient la tempérance qu’au point de vue de l’économie physique.—La chasteté religieuse chez les païens et le célibat chrétien.—Triomphe de la virginité chrétienne.—Guerre éclatante de la morale évangélique contre la Prostitution.—Les époux dans le mariage chrétien.—Sévérité de l’Église naissante à l’égard des infractions charnelles que la loi n’atteignait pas.—Pourquoi les païens infligèrent de préférence aux vierges chrétiennes le supplice de la Prostitution.
Tous les cultes du paganisme n’étaient, pour ainsi dire, que des symboles et des mystères de Prostitution: le christianisme, en se proposant de les faire disparaître et de les remplacer par un seul culte fondé sur la morale humaine et divine, dut s’attaquer tout d’abord à la Prostitution et réformer les mœurs avant de changer le dogme religieux. Il est certain que les premiers apôtres commencèrent leur mission au milieu d’un monde corrompu, en prêchant la continence et la chasteté comme principes fondamentaux de la doctrine nouvelle. Jésus-Christ avait vécu, en effet, sur la terre, chastement et virginalement, quoiqu’il eût absous la femme pécheresse et converti la Madeleine, quoiqu’il eût relevé par le repentir les malheureuses victimes du démon de la chair. C’était donc un fait inconnu dans la société païenne, que cet enseignement et cette pratique des vertus qu’on peut appeler sensuelles, et ce pardon céleste qui avait toujours le privilége d’effacer les souillures invétérées. Ce fut aussi un étrange contraste avec les lois civiles et morales de l’antiquité, que ce frein austère imposé aux appétits charnels, et cette indulgente pitié pour les erreurs de la fragilité terrestre. En présence de la jurisprudence romaine, qui condamnait à mort l’adultère; malgré la loi de Moïse, qui n’était pas moins rigoureuse et qui était encore plus scrupuleusement observée chez les Juifs; Jésus-Christ osa dire aux scribes et aux pharisiens, qui lui amenaient une femme surprise en adultère et qui voulaient la lapider devant lui: «Que celui de vous qui est sans péché jette la première pierre contre elle!» Puis, ayant demandé à cette criminelle, agenouillée à ses pieds, quels étaient les accusateurs et les juges, il lui dit d’une voix douce et consolante: «Ce n’est pas moi qui vous condamnerai! Allez et ne péchez plus (vade et jam amplius noli peccare).» Et pourtant Jésus avait institué le mariage chrétien, bien différent de ce qu’était l’union conjugale dans les mœurs grecques et romaines. La sainteté de ce mariage indissoluble, contracté vis-à-vis de Dieu, éclate dans ces paroles qui renfermaient toute une législation, toute une moralité, toute une philosophie: «L’homme laissera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et les deux seront une seule chair; ainsi, ils ne seront plus deux, mais une seule chair. Que l’homme donc ne sépare pas ce que Dieu a joint.»
L’œuvre du Christ devait être de régénérer le monde moral et d’apprendre à l’humanité le respect qu’elle se doit à elle-même; la religion sortie de l’Évangile fut comme une digue destinée à contenir les débordements de la corruption antique, alors que ces débordements menaçaient d’engloutir toutes les notions primitives du bien et de l’honnête. Il ne fallut pas moins de trois siècles de lutte, de prédication et surtout d’exemple, pour renverser les temples impurs d’Isis, de Cérès, de Vénus, de Flore et des autres divinités de la Prostitution. Le christianisme, en déclarant la guerre, non-seulement aux abus des jouissances physiques, mais encore à ces jouissances mêmes, eut beaucoup plus de peine à détruire le paganisme, qui les protégeait quand il ne les encourageait pas. On comprend les efforts immenses des apôtres et de leurs saints successeurs pour arriver à ce prodigieux résultat: l’établissement de la loi morale et la répression religieuse de la sensualité. Moïse avait posé en principe dans le Deutéronome: «Il n’y aura point de prostituée dans Israël;» mais ce commandement n’avait jamais été mis à exécution chez les Israélites, qui ne se firent pas faute d’avoir des prostituées de leur nation et souvent d’en fournir aux nations étrangères. La Prostitution légale était peut-être plus active et plus répandue dans la Judée, que dans le reste de l’empire romain. Saint Paul, inspiré par le Christ, avait donc à faire ce que Moïse n’avait pas fait, lorsqu’il se leva pour chasser de l’Église naissante l’esprit malin de la Prostitution: «Ne vivez pas dans les festins et l’ivrognerie, disait-il en ses Épîtres aux Romains, ni dans les impudicités, ni dans les débauches (cubilibus et impudicitiis), ni dans les contentions, ni dans les envies; mais revêtez-vous de notre Seigneur J.-C. et ne cherchez point à contenter votre chair selon les plaisirs de votre sensualité (et carnis curam feceritis in desideriis).» Pendant tout le cours de son apostolat, saint Paul poursuivit avec une inflexible rigueur le péché de la chair, dans lequel il croyait combattre l’essence même du paganisme.
Il est vrai que saint Paul connaissait bien ce dont les païens étaient capables en fait d’incontinence, et lui-même avait vécu assez longtemps dans les voluptés, pour en apprécier la fatale influence. Aussi, dès sa première épître aux Romains, il leur adresse d’énergiques reproches sur leurs abominables vices, qu’il appelle les passions de l’ignominie (passiones ignominiæ); il les représente comme tout souillés de la plus hideuse luxure (masculi in masculos turpitudinem operantes). C’est à l’idolâtrie qu’il attribue cette effrayante démoralisation, qui était devenue une forme du culte des faux dieux. «Ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible, s’écrie-t-il avec une chaste horreur, pour lui donner la figure de l’homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des serpents. Voilà pourquoi Dieu les a livrés aux convoitises de leur cœur, à l’impureté, de sorte qu’ils prêtent leur corps l’un à l’autre en le déshonorant (propter quod tradidit illos Deus in desideria cordis eorum, in immunditiam, ut contumeliis afficiant corpora sua in semetipsis).» Les Romains furent bien surpris que l’apôtre du roi des Juifs s’avisât de leur défendre ce que les plus rigides philosophes avaient pleinement autorisé par leur exemple autant que par leurs écrits, à l’exception toutefois de Sénèque, qui passait alors pour un chrétien déguisé. Mais saint Paul n’était pas venu à Rome pour transiger avec son ennemi, le péché de la chair, que Dieu avait condamné, disait-il, par cela même que Dieu avait envoyé sur la terre son propre fils en forme de chair de péché (in similitudinem carnis peccati), pour racheter le péché: «L’affection de la chair est inimitié contre Dieu, car elle ne se rend point sujette à la loi de Dieu. C’est pourquoi ceux qui sont en la chair ne peuvent plaire à Dieu (qui autem in carne sunt, Deo placere non possunt).»
Ceux qui écoutaient les prédications de saint Paul n’étaient pas de riches voluptueux, vivant dans les délices et faisant contribuer le monde entier à la satisfaction de leurs voluptés; c’étaient de pauvres plébéiens qui ne savaient rien de ces monstrueux raffinements de la débauche asiatique, apportée dans Rome avec les trophées des peuples vaincus; c’étaient des bateliers du Tibre, des mendiants de carrefour, des fossoyeurs de la voie Appienne, des vendeuses de poissons, des marchandes d’herbes, des esclaves fugitifs, de malheureux affranchis. Mais, parmi cette sentine de la population des faubourgs de la ville éternelle, il y avait la jeune génération qu’on élevait, filles et garçons, pour l’usage de la Prostitution mercenaire. L’Apôtre s’adressait surtout à ces tristes victimes de la corruption de leurs parents, ou de leurs maîtres, ou de leurs camarades; il n’essayait pas à les faire rougir de leur ignoble genre de vie, mais il leur conseillait d’y renoncer pour se consacrer au service du vrai Dieu qui ne voulait que des esprits et non des corps. «Vous avez prêté vos membres au service de l’impureté et de l’iniquité, pour commettre l’iniquité (exhibuistis membra vestra servire immunditiæ et iniquitati, ad iniquitatem); maintenant appliquez vos membres au service de la justice pour vous sanctifier.» Plusieurs fois les prosélytes de saint Paul, étonnés de la sévérité de ses préceptes à l’égard des rapports charnels entre les deux sexes, lui demandèrent comment imposer silence à leurs désirs et à leurs appétits plus ou moins impérieux; le vertueux saint leur conseillait la prière, le jeûne, la méditation, la pénitence comme les plus efficaces remèdes à employer contre les soulèvements de la chair; puis, ces remèdes ne suffisant pas à quelques natures rebelles, il laissait au mariage la tâche délicate de dompter ces rébellions: «S’ils sont faibles pour garder la continence, disait-il aux Corinthiens, qu’ils se marient, car il vaut mieux se marier que de brûler (quod si non se continent, nubant. Melius est enim nubere quam uri).»
Le mariage chrétien étant le dernier préservatif que saint Paul opposait aux tentations de la chair, il établissait donc le véritable caractère de ce mariage, qui fut la plus forte digue inventée contre la Prostitution par le christianisme, et pourtant il ne paraissait pas très-chaud partisan de l’union conjugale, quand il disait aux Corinthiens en manière d’énigme: «Celui qui marie sa fille fait bien, mais celui qui ne la marie pas fait encore mieux.» Il est vrai que, peu de temps après, il revenait sur cette délicate question, à propos des femmes qui priaient sans avoir la tête couverte: «La femme est la gloire de l’homme! s’écriait-il en inclinant à des sentiments plus humains; elle est la gloire de l’homme, parce que l’homme n’est pas sorti de la femme, mais bien la femme de l’homme; et aussi, l’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.» Saint Paul n’en était pas moins inflexible à l’égard de toute concession faite à la chair: «La volonté de Dieu, dit-il aux Thessaloniciens, est que vous soyez saints et purs, et que vous vous absteniez de la fornication, et que chacun de vous sache posséder le vase de son corps saintement et honnêtement (ut sciat unusquisque vestrum vas suum possidere in sanctificatione et honore), et non point en suivant les mouvements de la concupiscence comme les païens qui ne connaissent point Dieu, car Dieu ne nous a pas appelés pour être impurs, mais pour être saints.» Ailleurs il énumère les divers degrés d’impureté, par lesquels le corps peut passer en se souillant aussi à divers degrés: «Les œuvres de la chair sont la fornication, l’impureté, l’impudicité, la luxure.» Chacun de ces péchés a été défini par les Pères de l’Église et les théologiens: la fornication, fornicatio, c’est le commerce d’un homme libre avec une femme libre, c’est l’acte charnel accompli en dehors du mariage; l’impureté, immunditia, c’est l’habitude des sales voluptés, c’est la recherche des plaisirs obscènes; l’impudicité, impudicitia, c’est la sodomie ou autre acte contre nature; enfin, la luxure, luxuria, c’est la paillardise, c’est le déchaînement de la sensualité.
- Racinet del.
- Drouart imp.
- E. Leguay Sc.
RIBAUDE SUISSE (XVI Siècle)