En effet, les espérances qu’on aurait pu concevoir d’après la lettre de l’évêque au parlement, ne se réalisèrent pas, et les nombreuses guérisons que cette lettre annonçait amenèrent un surcroît de malades. La population saine de Paris s’effraya et demanda hautement l’expulsion de ces étranges pestiférés, qui faisaient horreur à voir. Le prévôt de Paris se rendit à ces réclamations unanimes, et il fit crier à son de trompe l’ordonnance suivante (regist. bleu du Châtelet, fol. 3): «Combien que par cy devant ait été publié, crié et ordonné à son de trompe et cry public, par les carrefours de Paris, à ce qu’aucun n’en peut prétendre cause d’ignorance: que tous les malades de la grosse vérole vuidassent incontinent hors la ville et s’en allassent, les étrangers ès lieux dont ils sont natifs, et les autres vuidassent hors la ville, sur peine de la hart: néanmoins, lesdits malades, en contemnant lesdits crys, sont retournez de toutes parts et conversent parmi la ville avec les personnes saines, qui est chose dangereuse pour le peuple et la seigneurie qui à présent est à Paris. L’on défend derechef, de par le roy et monsieur le prévost de Paris, à tous lesdits malades de ladite maladie, tant hommes que femmes, que incontinent après ce présent cry, ils vuident et se départent de ladite ville et forsbourgs de Paris, et s’en voisent (s’en aillent), savoir lesdits forains faire leur résidence ès pays et lieux dont ils sont natifs, et les autres hors ladite ville et forsbourgs, sur peine d’estre jectez en la rivière, s’ils y sont prins, le jourd’hui passé. Enjoint l’on à tous commissaires, quarteniers et sergents, prendre ou faire prendre ceulx qui seront trouvez, pour en faire exécution. Fait le lundy 25e jour de juin l’an 1498.» Cette ordonnance, qui n’admettait ni excuse, ni délai, ni exception, avait été motivée par la présence à Paris de toute la noblesse (seigneurie), qui venait offrir ses hommages au nouveau roi Louis XII, et qui s’effrayait de la rencontre des malades, que l’on avait bien de la peine à retenir dans leurs maisons; car leur mal, si horrible qu’il fût, ne les empêchait pas de se donner du mouvement et de l’air. On avait fermé les yeux sur les infractions aux lois de police, quand ces malades étaient des bourgeois aisés et bien apparentés, mais leur aspect avait de quoi faire détester la ville à quiconque les voyait apparaître comme des pourritures vivantes: «Ce n’étoient qu’ulcères sur eux, dit Sauval en s’appropriant les expressions de Fernel, et qu’on auroit pris pour du gland, à en juger par la grosseur et par la couleur, d’où sortoit une boue vilaine et infecte qui faisoit bondir le cœur; ils avoient le visage haut, d’un noir verdâtre, d’ailleurs si couvert de plaies, de cicatrices et de pustules, qu’il ne se peut rien voir de plus hideux.» (Antiq. de Paris, t. III, p. 27.) Le savant Fernel, qui vivait à la fin du seizième siècle, ajoute que cette première maladie vénérienne ressemblait si peu à celle de son temps, qu’on a peine à croire que ce fût la même. «Icelle maladie, disait en 1539 l’auteur pseudonyme du Triumphe de très-haulte et très-puissante dame Vérole, a remis beaucoup de sa férocité et aigreur première, et n’en sont les peuples si travaillez, qu’ils souloient.»

L’arrêt du parlement du 6 mars 1497 (sa date est de l’année 1496, suivant le calendrier pascal) ne permet pas de douter que le mal de Naples ait régné dans tout le royaume depuis l’année 1494, mais on n’a pas encore recherché l’époque de l’invasion dans chaque province et dans chaque ville. Les archives municipales et consulaires fourniraient des documents précis à cet égard. Astruc, dans son grand traité monographique, a cité seulement deux faits qui constatent l’introduction du mal de Naples à Romans en Dauphiné et au Puy en Velay, dans l’année 1496: «La maladie de las bubas, disent les registres de l’université de Manosque, a été apportée cette année par certains soldats de Romans en Dauphiné, qui étoient au service du roy et de l’illustrissime duc d’Orléans, dans la ville, leur patrie, qui étoit encore saine et qui ne connoissoit point cette sorte de maladie, laquelle ne régnoit point encore dans la Provence.» Dans une chronique inédite de la ville du Puy en Velay, l’auteur, Estève de Mèges, bourgeois de cette ville, rapporte que la grosse vérole a paru pour la première fois, au Puy, dans le cours de l’année 1496. L’extrait des registres de Manosque est très-précieux en ce qu’il sert à prouver que l’armée de Charles VIII, au retour de l’expédition de Naples, était infectée de la nouvelle maladie, et, en effet, cette maladie s’est manifestée, en l’année 1495, sur toute la route que parcouraient les débris de cette armée, qui rentrait en France, par bandes désorganisées, après la bataille de Fornoue. Les soldats qui apportèrent le mal de Naples à Romans avaient fait partie sans doute de l’arrière-garde, qui s’enferma dans Novare avec le duc d’Orléans, et qui y soutint un siége mémorable pendant plusieurs mois. Depuis l’époque où Astruc recueillait les matériaux de son encyclopédie des maladies vénériennes, une étude plus consciencieuse des archives municipales, sur tous les points de la France, a permis de constater que le mal de Naples s’était étendu de ville en ville et jusqu’au fond des plus petits hameaux dès l’année 1494, ce qui s’accorde avec l’arrêt du parlement de Paris, où il est dit, à la date du 6 mars 1497, que «la grosse vérole a eu grant cours en ce royaume, puis deux ans en çà (c’est-à-dire en 1495 et 1496).» Dans les grandes villes seulement, à l’exemple de Paris, on usa de rigueur contre les malades, on les chassa en les menaçant du fouet ou de la potence; mais, ailleurs, on se contenta de les éviter et de les fuir, on les laissa mourir en paix. Nous ne croyons pas, comme l’assure plus d’un contemporain, que la vingtième partie de la population fut enlevée par l’épidémie, en France et en Europe; mais, comme l’écrivait Antoine Coccius Sabellicus en 1502: «Peu des gens en moururent, eu égard au grand nombre des malades, mais beaucoup moins de malades s’en guérirent.» Ulric de Hutten, qui s’était cru guéri et qui succomba aux progrès latents du mal à l’âge de trente-six ans, disait lui-même que, sur cent malades, à peine en guérissait-on un seul, et encore retombait-il le plus souvent dans un état pire que le premier. (De Morbi gall. curatione, cap. 4.) Car la vie était plus affreuse que la mort, pour ces malheureux, qui n’avaient pas droit de vivre dans la société de leurs semblables, et qui ne trouvaient ni remède physique ni soulagement moral à leurs atroces souffrances.

Dans les premiers temps de l’apparition du mal de Naples, on peut dire qu’il ne fut traité nulle part selon les règles de l’art; les médecins s’abstenaient presque partout, en déclarant, à l’instar de Barthélemi Montagnana, professeur de médecine à la Faculté de Padoue, que ce mal était inconnu à Hippocrate, à Galien, à Avicenne et autres anciens médecins; ils avaient, d’ailleurs, un préjugé d’aversion insurmontable contre la lèpre, à laquelle survivait la syphilis. En outre, ce mal honteux semblait se concentrer dans la classe abjecte, qui couvait tant de vilaines infirmités dans son sein, et il n’y aurait eu que peu d’avantages à retirer du traitement de ces infirmités, nées du vice, de la misère et de la crapule. «Dans la cure des maladies, disaient-ils en se drapant dans leur majesté doctorale, la première indication devant être prise de l’essence même de la maladie, on ne pouvait tirer aucun indice d’un mal qui était absolument inconnu.» Les médecins français se montrèrent plus indifférents ou plus ignorants encore que ceux d’Allemagne et d’Italie: ils abandonnèrent entièrement aux charlatans de toute espèce la curation de ce mal qui leur semblait un problème insoluble. Ce fut cette désertion générale des hommes de l’art, qui fit intervenir une foule d’intrus dans le traitement vénérien; après les barbiers et les apothicaires, on vit les étuvistes, les baigneurs, les cordonniers et les savetiers se changer en opérateurs. De là, tant de drogues diverses, tant de méthodes différentes, tant d’essais infructueux, tant de procédés ridicules, avant qu’on osât employer le mercure ou vif-argent, avant qu’on eût connaissance des vertus du bois de gaïac. La saignée, les lavements, les emplâtres, les purgatifs, les tisanes jouaient leur rôle plus ou moins neutre, comme dans la plupart des maladies; mais les frictions, les bains et les sudorifiques réussissaient mieux, du moins en apparence. «Le meilleur moyen que j’ai trouvé de guérir les douleurs et même les pustules, écrivait Gaspard Torrella, qui avait expérimenté en France cette médication anodine, c’est de faire suer le malade dans un four chaud ou du moins dans une étuve, pendant quinze jours de suite, à jeun.» On faisait aussi, en France, un prodigieux usage de la panacée qu’on prétendait tirer de la vipère: vin où on avait laissé mourir et infuser des vipères; bouillon de vipères; chair de vipère, bouillie ou rôtie; décoction de vipères, etc. Ce furent les chirurgiens qui se servirent du mercure pour obtenir un traitement énergique contre un mal qu’on voyait résister à tout. Le succès répondit à leur hardiesse, mais l’ignorance ou l’imprudence des opérateurs, qui usèrent du mercure à forte dose, occasionna des accidents terribles, et plusieurs malades, qui ne fussent pas morts de la maladie, moururent du remède. Gaspard Torrella attribue aux effets du mercure la mort du cardinal de Segorbe et d’Alphonse Borgia.

On chercha donc un remède moins dangereux et plus certain; on crut l’avoir trouvé, quand le hasard fit découvrir en Amérique les propriétés antisyphilitiques du bois de gaïac. Ulric de Hutten, qui avait éprouvé un des premiers la puissance de ce remède, raconte qu’un gentilhomme espagnol, trésorier d’une province de l’île de Saint-Domingue, étant fort malade du mal français, apprit d’un indigène le remède qu’il fallait employer contre ce mal, et apporta en Europe la recette qui lui avait rendu la santé. Ulric de Hutten place en 1515 ou 1517 l’importation du gaïac en Europe. Ce fait est rapporté différemment, d’après les traditions locales, dans les notes des curieux Voyages de Jérôme Benzoni (édit. de Francfort, 1594): «Un Espagnol, qui avoit pris la vérole avec une concubine indienne et qui souffroit de cruelles douleurs, ayant bu de l’eau de gaïac que lui donna un serviteur indien qui faisoit le médecin, fut non-seulement délivré de ses douleurs, mais encore parfaitement guéri.» Depuis cette époque (1515 à 1517), on publia, par toute l’Europe, que le mal de Naples pouvait enfin se guérir avec une drogue que fournissait l’Amérique, et dès lors le peuple, qui fait d’étranges confusions dans ses chroniques orales, se persuada que le remède et le mal devaient être originaires du même pays. Les noms de mal de Naples et de mal français ne pouvaient survivre longtemps à cette préoccupation qui mettait le berceau du mal auprès de l’arbre qui le guérissait; les noms de grosse vérole et de vérole, par excellence, prévalurent, pour restituer à l’Amérique ce qu’on pensait lui appartenir. Les premières cures dues à l’usage du bois de gaïac furent merveilleuses. Nicolas Poll, médecin de Charles-Quint, affirme que trois mille malades désespérés furent guéris presque à la fois, sous ses yeux, grâce à la décoction de gaïac, et que leur guérison ressemblait à une résurrection. Le grand Érasme, qui avait été attaqué d’une syphilis terrible avec douleurs frénétiques, exostoses, ulcères et carie des os, après avoir essayé onze fois le traitement mercuriel, fut radicalement guéri par le bois de gaïac, au bout de trente jours. Ce bois de gaïac fut donc reçu comme un bienfait du ciel, mais on ne tarda pas à s’apercevoir que ce bienfait avait aussi de graves inconvénients: aux accidents vénériens succédait souvent une consomption mortelle. Néanmoins, le bois de gaïac conserva de nombreux partisans jusqu’à ce qu’il fût détrôné par un autre bois provenant aussi de l’Amérique, et nommé par les naturels du pays hoaxacan, que les Européens appelèrent bois saint (sanctum lignum). Le dernier remède eut plus de vogue en France que partout ailleurs; et, pendant une partie du seizième siècle, on fit une immense consommation de ce bois aromatique, qui justifia fréquemment son bienheureux nom par des cures extraordinaires. On faisait infuser pendant vingt-quatre heures une livre de saint-bois coupé en morceaux ou râpé; la décoction se prenait à jeun, quinze ou trente jours de suite, et procurait des sueurs abondantes qui diminuaient l’âcreté du mal et l’entraînaient quelquefois avec elles. Les médecins français ont écrit plusieurs traités sur l’efficacité du gaïac et du bois-saint; ils en parlent avec une sorte de respect et de pieuse admiration, mais ils ne font d’ailleurs que répéter les éloges qu’Ulric de Hutten, en Allemagne, et François Delgado, en Italie, avaient accordés les premiers à ce merveilleux spécifique, en reconnaissance de leur guérison. «O saint bois! disait dans ses oraisons un patient qui se trouvait soulagé, sinon guéri, par les heureux effets de ce médicament, ô saint bois, n’es-tu pas au propre le bois bénit de la croix du bon larron!»

La guérison obtenue par le saint-bois ou par le gaïac n’était pourtant pas si radicale, que les traces de la maladie disparussent tout à fait: on reconnaissait à des signes trop certains les infortunés qui avaient échappé à l’action aiguë du mal, sans pouvoir se soustraire à son travail incessant et mystérieux. Voici le sombre tableau que fait de ces prétendus convalescents l’auteur anonyme du Triumphe de la très-haute et très-puissante dame Vérole: «Les uns boutonnants, les autres refonduz et engraissez, les autres pleins de fistules lachrimantes, les autres tout courbez de gouttes nouées.» Le même auteur, qui s’efforçait d’enseigner la continence et la sagesse à ses lecteurs en leur offrant «l’exemple des malheureux qui tombent par leur luxure dissolue aux accidents dessusdits,» leur représente ainsi les préliminaires non moins effrayants du mal de Naples: «Les aultres estant encore aux faulxbourgs de la vérole, bien chargez de chancres, pourreaux, filets, chauldespisses, bosses chancreuses, carnositez superflues et aultres menues drogues, que l’on acquiert et amasse au service de dame Paillardise.» Longtemps avant que ce singulier ouvrage eût été publié à Lyon (1539) sous le pseudonyme de Martin Dorchesino, la poésie française s’était emparée de ce lamentable sujet, que Jérôme Fracastor devait célébrer dans son beau poëme virgilien et vénérien, qui porte le nom de la maladie elle-même (Syphilis sive morbus gallicus). Jean Droyn, d’Amiens, bachelier ès lois, poëte connu par deux poëmes moraux et chrétiens, la Nef des fols du monde et la Vie des Trois Maries, composa une ballade en l’honneur de la grosse vérole, et cette ballade, après avoir fait le tour de la France avec la maladie nouvelle, fut imprimée à Lyon, en 1512, à la fin des poésies morales de frère Guillaume Alexis, moine de Lyre et prieur de Bussy. La ballade de maître Jean Droyn est fort curieuse en ce qu’elle accuse la Prostitution d’avoir répandu en France le mal de Naples, que le poëte met sur la conscience des Lombards. D’où l’on peut conclure que les guerres de Louis XII en Italie avaient été encore plus funestes à la santé de ses sujets, que la première expédition de Charles VIII. Nous croyons que la citation de cette pièce de vers ne sera pas déplacée ici, comme un monument de la joyeuse philosophie de nos ancêtres en matière de peste et de plaisir.

Plaisants mignons, gorriers, esperrucats,
Pensez à vous, amendez votre cas,
Craignez les troux, car ils sont dangereux,
Gentilshommes, bourgeois et advocats,
Qui despendez ecus, salus, ducas,
Faisant bancquetz, esbattement et jeux,
Ayez resgard que c’est d’estre amoureux,
Et le mettez en vostre protocole,
Car, pour hanter souvent en obscurs lieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.

Menez amours sagement, par compas:
Quand ce viendra à prendre le repas,
Veüe ayez nette devant les yeux,
Fuyez soussi et demenez soulas,
Et de gaudir jamais ne soyez las,
En acquerant hault renom vertueux.
Gardez vous bien de hanter gens rongneux,
Ne gens despitz, qui sont de haulte colle;
Car, pour bouter sa lance en aulcun creux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.

Hantez mignones qui portent grans estas,
Mais gardez-vous de monter sur le tas
Sans chandelle; ne soyez point honteux,
Fouillez, jettez, regardez hault et bas,
Et, en après, prenez tous vos esbats;
Faites ainsi que gens aventureux,
Comme dient un grant tas de baveux,
Soyez lettrez sans aller à l’eschole,
Car, par Lombards soubtils et cauteleux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.

ENVOI:

Prince, sachez que Job fut vertueux,
Mais si fut-il rongneux et grateleux,
Nous lui prions qu’il nous garde et console.
Pour corriger mondains luxurieux,
S’est engendrée ceste grosse vérole.