[CHAPITRE XXXV.]

Sommaire.—La Prostitution dans les modes.—Histoire du costume, au point de vue des mœurs.—L’amour du luxe mène à la débauche.—Les ordonnances somptuaires des rois.—Simplicité du costume national des Français.—Commencements de la licence des habits.—Les moines de Saint-Remi de Reims.—Souliers à la poulaine.—La poulaine «maudite de Dieu.»—Anathèmes ecclésiastiques contre cette mode obscène.—Les becs de canne.—Les croisades apportent en France les modes orientales.—Le culte de la Mode, selon Robert Gaguin.—L’homme s’efforce de ressembler au démon.—Les cornes et les queues sous Charles VI.—Exagérations du moule de l’habit.—Définition du vêtement honnête, suivant Christine de Pisan.—Les modes d’Isabeau de Bavière.—Robes à la grand’gore.—Préjugés contre les femmes qui se lavent.—Les muguettes.—Les tirebrayes.—Les bains et les étuves.—Modes des hommes au quinzième siècle.—Mahoîtres.Braguettes.—Les basquines et les vertugales.—Leur origine et leur usage.—Les calçons des femmes.—Nudités de la gorge.—Lits de satin noir.—Raffinements de l’impudicité.—Progrès de la décence publique.

De tous temps, il a existé des rapports intimes, des analogies frappantes, des affinités singulières, entre les mœurs et les modes françaises, tellement qu’on peut, presque à coup sûr, juger des unes par les autres: quand les mœurs sont pures, austères, bien réglées, les modes sont simples, décentes, honnêtes; au contraire, les modes sont-elles extravagantes, dissolues, obscènes, il faut que les mœurs soient effrénées, corrompues, scandaleuses. L’habillement, à chaque époque de notre histoire nationale, est, pour ainsi dire, un miroir fidèle des habitudes de la vie privée. Il suffit, par exemple, de voir la représentation exacte des costumes d’hommes et de femmes au seizième siècle, pour reconnaître d’une manière certaine que ce siècle-là fut, de tous les précédents, le plus enclin, le plus propice, le plus indulgent à la Prostitution.

Il serait facile de faire l’histoire du costume en France, au point de vue des mœurs, depuis les temps les plus reculés. Nous devons nous borner ici à rechercher, épisodiquement, les caractères saillants de ce qu’on pourrait appeler la Prostitution dans l’habillement des deux sexes. Nous ne voulons qu’effleurer ce vaste et curieux sujet; mais nous en dirons assez, dans cette rapide esquisse, pour prouver que la mode fut toujours, chez nos ancêtres, le reflet des mœurs. La mode n’est ordinairement qu’une forme et une expression du luxe, qui a une si funeste influence sur la moralité publique, et qui ouvre la porte, pour ainsi dire, à tous les égarements, à tous les désordres, à tous les vices. L’amour du luxe mène à la débauche et conseille la Prostitution; c’est l’attrait, c’est l’amorce des mauvaises passions. Il y a, chez tout un peuple, une émulation ardente et désordonnée pour le mal, quand le but unique de toutes les pensées et de toutes les actions humaines n’est plus que la satisfaction immodérée des sens et de la vanité; c’est alors que la mode devient simultanément une parade d’orgueil, une excitation à l’incontinence.

Bien des fois les souverains ont essayé d’imposer des limites aux débordements du luxe; ils ont réglé par des lois somptuaires l’habillement ou la livrée de chaque classe de citoyens; mais ils ne se sont préoccupés que de la qualité et de la valeur des objets matériels qu’ils avaient à autoriser ou à interdire: leurs prescriptions sont donc purement économiques et politiques. Tantôt, ils veulent que chacun soit vêtu selon son état, et que, «par le moyen des habits,» comme le dit une ordonnance de Charles VII, on puisse reconnaître la «vaccation des gens, soient princes, nobles hommes, bourgeois, marchands ou gens de mestier;» tantôt, ils veulent que leurs sujets ne se ruinent pas «en habillemens trop pompeux et trop somptueux, non convenables à leur estat,» comme le dit une ordonnance de Charles VIII, qui rappelle, en outre, que «tels abus sont desplaisans à Dieu nostre Créateur;» tantôt, ils veulent que le pays ne soit plus appauvri par l’achat de certaines étoffes étrangères qui font sortir du royaume une partie du numéraire, comme le dit une ordonnance de Charles IX; mais ils ne paraissent guère se soucier de maintenir la décence du costume par des règlements fixes et par une pénalité sévère. C’est l’affaire du pouvoir ecclésiastique de recommander, d’exiger, d’imposer la modestie des habits; c’est à lui seul qu’il appartient de condamner, de proscrire et d’anathématiser les modes, qui ne sont pas en harmonie avec la pudeur, que la religion chrétienne ordonne à tous ses enfants. On rencontre bien çà et là des ordonnances de police, des arrêts du parlement, qui défendent de porter des habits dissolus; mais on ne désignait pas, sous ce nom, les habillements immodestes que les deux sexes se permettaient à l’envi par un raffinement de galanterie et de sensualité. La loi civile n’atteignait que les excès du luxe; la loi religieuse, et surtout la loi morale, depuis l’introduction du christianisme dans les Gaules, pouvaient seules réprimer la licence des modes et surveiller le costume au point de vue des mœurs.

Dans les premiers temps de la monarchie, hommes et femmes portaient des vêtements longs et amples, qui dissimulaient tous les mouvements du corps, et qui n’en laissaient aucune partie à découvert. Les Français avaient adopté le costume romain, la toge, la chlamyde et la tunique, en conservant les braies ou chausses des peuples barbares. L’habillement des femmes, plus simple encore que celui des hommes, se composait d’une tunique de laine, à larges plis, flottant sur les talons, avec un manteau agrafé sur l’épaule. Elles avaient, en outre, un long voile, dont elles s’enveloppaient de la tête aux pieds, et qu’elles attachaient sur l’oreille avec une agrafe de métal. Une femme, en ce temps-là, quel que fût son rang, ne se montrait en public que voilée, et se gardait bien de faire saillir sous le lin aucune forme qui accusât son sexe. L’amour de la parure, ce trait distinctif de la nation, ne se traduisait que par un amas de bracelets massifs, de bagues, de colliers et de joyaux de toute espèce. La femme la plus chargée d’or était la mieux parée, et l’on comprend que ce besoin de briller à grands frais ait dû quelquefois faire chanceler la vertu. Mais bientôt le beau sexe se montra plus jaloux de ses droits et de ses avantages; les femmes eurent des tuniques, dont le corsage dessinait la taille et se modelait sur la gorge; puis, les tuniques s’échancrèrent autour du cou et jusqu’à la naissance des épaules; plus tard, pour donner de la grâce à leur démarche, les femmes serrèrent davantage leur robe au-dessous de la ceinture, de manière à marquer les hanches, les cuisses et les reins, qui disparaissaient auparavant sous les plis épais de la jupe. Cependant il ne paraît pas qu’une femme de bonne vie ait osé, antérieurement au douzième siècle, affronter les regards des hommes, avec un vêtement qui laissât voir à nu le sein, les épaules et les bras.

Ce furent peut-être les hommes qui commencèrent à se relâcher de la décence du costume national, que Charlemagne s’était efforcé de ramener à l’antique simplicité franque. Dans un synode tenu à Reims en 972, Raoul, abbé de Saint-Remi, se plaint de ce que ses moines, serrant leurs tuniques sur les hanches et tendant les fesses, ressemblent par derrière à des courtisanes plutôt qu’à des moines. (Arctatis clunibus, dit Richer au livre III de sa Chronique, et protensis natibus, potius meretriculis quam monachis tergo assimilentur.) Ces mêmes moines avaient des chausses impudiques (iniqua) d’une largeur démesurée, faites d’un tissu si léger, qu’elles ne cachaient rien (ex staminis subtilitate etiam pudenda intuentibus non protegunt). Dès cette époque, les souliers à la poulaine, à griffe ou à bec, que poursuivirent pendant plus de quatre siècles les anathèmes des papes et les invectives des prédicateurs, étaient déjà en usage. Ces souliers furent toujours considérés, par les casuistes du moyen âge, comme le plus abominable emblème de l’impudicité. On ne voit pas trop, au premier coup d’œil, ce que pouvaient offrir de scandaleux ces souliers, terminés, soit par une griffe de lion, soit par un bec d’aigle, soit par une proue de navire, soit par tout autre appendice en métal. L’excommunication infligée à cette espèce de chaussure avait précédé l’impudente invention de quelques libertins qui portèrent des poulaines en forme de phallus: ces poulaines phalloïdes furent adoptées également par les femmes, qui ne savaient peut-être pas ce que la mode leur faisait porter au bout de leurs souliers. Cette poulaine, que l’on qualifiait maudite de Dieu (voy. le Glossaire de Ducange, au mot Poulainia), était également prohibée par les ordonnances des rois. (Voy. les lettres de Charles V, du 17 octobre 1367, relatives aux habillements des femmes de Montpellier.) Cependant les grandes dames et les grands seigneurs ne discontinuèrent pas d’avoir des poulaines, plus honnêtes sans doute que celles qui excitaient si fort l’indignation de l’Église, et qui, suivant l’expression du continuateur de Guillaume de Nangis, semblaient vouloir déplacer les membres humains; ce fut par cette raison, que Charles V, de concert avec le pape d’Avignon Urbain V, défendit l’usage de cette vilaine chaussure. (Quia res erat valde turpis et quasi contra creationem naturalium membrorum circa pedes, quin imo abusus naturæ videbatur. Continuator Nangii, ann. 1365.) La mode tint bon contre les édits royaux, puisque, sous Louis XI, les gens de cour avaient encore des poulaines, d’un quartier de long (c’est-à-dire un quart d’aune); c’est Monstrelet qui nous l’apprend, ou, du moins, son continuateur. Mais ces poulaines, qu’on appelait alors becs de canne, n’affectaient plus des formes obscènes, et se relevaient seulement en demi-spirale, comme les chaussures chinoises et turques.

Il faut évidemment rattacher aux croisades l’altération du costume national en France: les modes de l’Orient furent apportées par les croisés, avec les étoffes de soie de ce pays, et la jeune noblesse française s’effémina, pour ainsi dire, en s’appropriant les habitudes du luxe asiatique. Ce n’étaient plus que draps battus d’or, draps d’écarlate, riche siglaton et samit ouvré (dit la Chanson d’Antioche), fourrures précieuses, broderies et franges, au lieu des gros draps de laine, du camelot de poil de chèvre et du bureau, qui avaient suffi si longtemps à nos ancêtres. Nous avons vu combien ce luxe nouveau fut préjudiciable aux bonnes mœurs. On peut dire avec certitude, que, depuis cette époque surtout, les femmes se laissèrent entraîner à tous les dévergondages de la toilette. C’est à partir du douzième siècle seulement, qu’elles renoncèrent à la simplicité et à la chasteté des vêtements, pour suivre avec passion le culte de la mode, qui devint dès lors une divinité toute française. Voici en quels termes l’historien Robert Gaguin se déchaîne contre ce culte profane, que le démon de la luxure semblait avoir inventé: «Cette nation, dit-il en parlant des Français, journellement livrée à l’orgueil et à la débauche, ne fait que des sottises: tantôt les habits qu’elle adopte sont trop larges, tantôt ils sont trop étroits; dans un temps, ils sont trop longs; dans un autre, ils sont trop courts. Toujours avide de nouveautés, elle ne peut conserver, pendant l’espace de dix ans, la même forme de vêtement.» (Compendium Roberti Gaguini, lib. VIII, anno 1346.)

On dirait que, dans tout le moyen âge, il y eut une sorte de gageure tacite entre les créateurs et les ordonnateurs de la mode, pour déformer le corps de l’homme, par des habits ridicules ou monstrueux (c’est là ce qu’un chroniqueur, Gaufredus Vosiensis, appelle deformitas vestium), et pour ajouter à la créature de Dieu quelques traits empruntés au diable, tel que l’imagination des peintres et des imagiers l’avait créé. Ainsi, nous regardons les poulaines, comme une imitation du pied fourchu qu’on attribuait à Satan et à son infernale famille. De là, sans doute, la colère des ecclésiastiques contre l’audacieuse prétention de ressembler physiquement à l’esprit malin. Ce fut certainement à la même source, que la mode du quatorzième siècle alla chercher les queues et les cornes. Ces cornes, merveilleusement hautes et larges, qui ornaient de chaque côté la coiffure des femmes, du temps de Charles VI, avaient pris une telle dimension, que les portes des salles n’étaient plus assez grandes pour qu’une porteuse de cornes pût y passer de face et sans se baisser. Un prédicateur de la cour fulmina contre les cornes, comme ses prédécesseurs l’avaient fait contre les poulaines: «Après son departement, raconte Juvénal des Ursins dans sa Chronique, les dames relevèrent leurs cornes et feirent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes.» Les queues, auxquelles les prédicateurs firent aussi la guerre, étaient plus ou moins développées au bas de la robe et à l’extrémité du chaperon. Les queues des robes, qu’Olivier Maillard traite d’inventions diaboliques dans plusieurs de ses sermons, restèrent toutefois en usage à la cour, sous la protection de l’étiquette. Quant aux queues des chaperons, qui tombaient le long du dos des hommes et des femmes et descendaient jusqu’à terre, on les retroussa d’abord sur l’épaule et on les roula ensuite autour du cou, avant de les retrancher tout à fait.

C’était un orgueil satanique, qui avait peut-être mis à la mode les griffes, les queues et les cornes: ce fut probablement un goût dépravé, qui conseilla aux hommes et aux femmes de diminuer ou d’augmenter dans leur habillement les proportions de certaines parties de leur corps. L’origine de ces tromperies du costume accuse, il est vrai, le désir de corriger la nature en ce qu’elle peut avoir de défectueux ou d’imparfait. On a cherché naturellement, à l’aide des prestiges de la toilette, les moyens de cacher les vices de la forme: la femme trop maigre a voulu paraître grasse; la femme trop grasse a voulu dissimuler l’excès de son embonpoint. «Il faut donc se résoudre, dit Marie de Romieu dans son Instruction pour les jeunes dames publiée en 1573, qu’il est besoin remédier aux défaux et imperfections de nature le plus que l’on peut.» Mais il faut bien reconnaître que la plupart de ces exagérations du moule de l’habit ont été faites dans le but de satisfaire à des instincts et à des caprices de libertinage; car elles ont toujours porté, de préférence, sur les parties du corps qui jouent le principal rôle dans les imaginations licencieuses. Ainsi, chez les femmes, ce sont les reins, les hanches, la taille, les cuisses et la gorge, qui, de tous temps, ont exercé surtout l’art des couturiers et des lingères; chez les hommes, ce sont également les membres les plus déshonnêtes, que l’industrie du tailleur cherchait à mettre en relief et à étaler aux yeux avec un cynisme effronté.