Debout de bonne heure, le lendemain, j'acquis d'abord la certitude qu'au moins une des promesses que le vieux Titano nous avait faites, la veille au soir, serait réalisée, car tout annonçait une journée magnifique, une de ces journées dont l'apparence seule suffit pour faire entrer l'espoir et la joie au cœur du chasseur. Quand j'arrivai sur la porte de la cabane, que j'avais ouverte avec précaution pour ne pas réveiller mon compagnon et mon hôte, la nuit n'était pas entièrement achevée encore, mais comme elle était belle à son déclin! Elle avait la transparence des jours les plus purs et la douceur des soirées les plus tièdes. Le bruit sourd de la chute de quelque cascade lointaine, et le murmure voisin d'une source rapprochée arrivaient à mon oreille, confondus dans une harmonie tout à la fois imposante et mélancolique. La brise, fraîche et parfumée comme l'haleine d'un enfant à la mamelle, m'apportait les suaves émanations des violettes et des tubéreuses sauvages qui croissent en automne sur les hauts sommets des Alpes, charmant et dernier effort de leur âpre nature, bientôt paralysée par l'hiver. A ma droite, le croissant de la lune, mince comme un arc d'argent, disparaissait derrière un pic couvert de neige, qu'il éclairait d'une teinte rosée dont l'effet était ravissant et tout à fait nouveau pour moi. A ma gauche, le feuillage d'un groupe d'arbres bruissait avec une volupté mystérieuse, semblable à la conversation nocturne de deux amants. Rien ne saurait donner l'idée du charme et de la paix de ces rapides instants que je savourais avec une ivresse recueillie. Bientôt l'aurore se leva à la fois riante et splendide, comme une jeune fille que Dieu aurait douée tout ensemble d'une grâce enchanteresse et d'une majestueuse beauté. Quelques étoiles brillaient encore dans l'azur sombre du ciel, que déjà une gerbe de rayons d'un éclat sans pareil s'élançait à l'horizon, semblable au bouquet d'un feu d'artifice. D'abord les dentelures des montagnes se détachèrent inégales et noires sur ce fond lumineux; puis elles prirent bientôt elles-mêmes ses riches couleurs de pourpre et d'or, et dans quelques minutes le spectacle que j'avais sous les yeux fut le plus admirable qui eût jamais frappé mes regards. A mesure que le soleil montait et avant même que son disque eût paru, l'ombre semblait fuir devant l'éclat de ce triomphateur, et, de seconde en seconde, de nouvelles merveilles s'offraient à mon admiration toujours croissante. Ici, un petit lac sortait peu à peu de la brume qui le voilait, comme un œil bleu dont la paupière se soulèverait lentement, là, de sombres sapins, lugubres fantômes pendant la nuit, dégageaient leurs têtes de l'obscurité, et progressivement resplendissaient depuis le plus jeune rameau de leurs plus hautes branches jusqu'à la base noueuse de leurs troncs séculaires. Derrière moi, de grandes masses de forêts couronnaient de gigantesques montagnes; à mes pieds, un gazon fin et brillant servait de tapis à une large et profonde vallée, au milieu de laquelle serpentait une petite rivière indiquée par une longue et sinueuse traînée de vapeurs que le soleil n'avait pas encore eu le temps d'atteindre. Dans ce tableau, le côté sévère était sublime, et ce qu'il avait de riant était délicieux: c'était la nature dans sa grâce et dans sa majesté.

Je pus alors prendre cette idée exacte de la position qu'occupait la cabane de Titano, et juger combien elle était favorable à la double profession exercée par le vieux braconnier. De quelque côté que la vue se portât, elle pouvait sans obstacle s'étendre au loin. Dans la direction de Pignerol, elle rencontrait les montagnes disposées en amphithéâtre; à l'opposé, la vallée large et profonde dont j'ai parlé. Ainsi, sans quitter le seuil de sa cabane, Titano pouvait inspecter les environs, de manière à toujours éviter une surprise pour lui ou ses amis, et à prévenir ceux-ci au moyen de signaux parfaitement innocents en apparence, et dès lors incompréhensibles pour l'œil soupçonneux de la douane. A coup sûr, si j'eusse habité ce lieu, je me serais distrait par la contrebande les jours où il ne m'eût pas été possible d'aller à la chasse.

Comme je faisais justement cette réflexion, j'aperçus une grande ombre qui s'allongeait devant moi sur ma droite, et je sentis en même temps une haleine sur ma main gauche pendante à mon côté.

L'ombre, c'était Titano qui me saluait; l'haleine chaude, c'était Torquato qui me léchait les doigts.

Je tendis une main amicale au premier, et je caressai le museau velouté du second.

—Eh bien! Excellence, me dit le vieux braconnier, j'espère que vous achèterez de mes almanachs. Quel temps nous allons avoir aujourd'hui!—Un peu chaud peut-être, répondis-je.—Dans la vallée, oui, je ne dis pas, Excellence, reprit Titano; mais quand nous aurons grimpé jusqu'à ces sapins que vous voyez là-bas, je vous réponds que l'air qui nous soufflera au visage ne nous donnera pas la migraine.—Et vous croyez que nous trouverons du gibier?—Si nous en trouverons, Excellence! ah! vous pouvez bien le dire. Il n'y a que moi qui chasse par ici, et quoique j'en tue un peu tous les jours, toute l'année, il n'en manque jamais: d'ailleurs, chaque automne je ne touche pas aux meilleurs cantons, que M. le marquis n'ait fait sa tournée; ainsi nous aurons du neuf aujourd'hui.—Alors vous me répondez que vous me ferez tuer quelques coqs de bruyère.—Je vous dirai cela quand je vous aurai vu jeter votre premier coup de fusil; jusque-là je ne m'engage qu'à vous en faire tirer une vingtaine: le reste vous regarde.—Une vingtaine! m'écriai-je; on dit cependant que c'est un gibier si rare.—Il est rare, en effet, pour les paresseux qui ne se donnent pas la peine de le chercher, et pour les ignorants qui ne savent pas où il se tient; mais le vieux Titano a de bonnes jambes et le nez fin.—Et que trouverons-nous encore, en fait de gibier, dans vos montagnes? demandai-je avec une curiosité qui sera comprise de tous les vrais chasseurs.—Des gélinottes, des lièvres et des perdrix grises, rouges et blanches; mais pour ces dernières, si vous êtes curieux d'en voir, il ne faudra pas craindre vos peines; elles ne descendent jamais plus bas que les dernières neiges.—Vous trouverez, j'espère, en moi, un compagnon ayant bon pied, bon œil, digne de vous, enfin, mon cher Titano; et je vous prie de ne pas me ménager la fatigue: je veux voir tout ce qu'il y a de curieux en ce pays, comme chasse: ainsi, par exemple, je donnerais deux louis pour tuer un chamois; mais c'est impossible, n'est-ce pas?—Bah! qui sait, Excellence? un chasseur, de même qu'un soldat, ne doit jamais dire: c'est impossible... le diable est bien malin et le père Titano n'est pas gauche.—Eh bien! voilà qui est convenu: vous me ferez tuer un chamois et je vous donnerai deux louis.—Je ferai de mon mieux pour l'un, Excellence; mais je refuse l'autre. Titano n'a jamais vendu le plaisir qu'il a procuré, et il ne commencera pas par un ami du marquis de Nora.—Nous mettrons-nous en chasse bien loin d'ici? repris-je en serrant la main au braconnier pour lui exprimer ma reconnaissance de sa délicatesse.—Vous voyez bien ces trois grands sapins là-bas?—Au penchant de cette montagne grise?—Précisément. Eh bien! quand nous serons arrivés là, nous pourrons armer nos fusils, car nous ne tarderons pas à être dans le cas de nous en servir.—Mais je ne vois pas de couvert dans le lieu que vous m'indiquez. Où diable le gibier peut-il se cacher?—Vous n'apercevez pas de couvert, Excellence, et cependant il y en a un dont vous aurez assez de peine à arracher vos jambes quand vous y serez. Ce qui vous paraît gris d'ici est vert foncé. Toute cette montagne est couverte de nerprun, petit arbrisseau épineux qui porte des fruits dont les coqs de bruyère sont très-friands; mais il est possible que vos chiens ne se soucient pas d'entrer là dedans. Au surplus Torquato fera le service pour tout le monde. N'est-ce pas, mon vieux, continua le braconnier en posant sa large main osseuse sur la tête de son magnifique épagneul; n'est-ce pas que tu travailleras bien aujourd'hui?

Torquato arrêta sur son maître un regard rempli d'intelligence et d'affection, qu'on pouvait prendre pour une promesse.

En ce moment, le marquis de Nora vint nous joindre, et, comme tous les gens en retard, il demanda pourquoi on ne partait pas, et comment le déjeuner n'était point encore prêt.

—Excellence, il le sera dans cinq minutes, répondit Titano; mais tout à l'heure, vous voyant si bien dormir, je n'ai pas voulu faire de bruit, de peur de vous déranger. Promenez-vous là un moment, pour vous aiguiser l'appétit, et bientôt je vous enverrai mon domestique pour vous prévenir que le déjeuner est servi.

Et ayant dit ces mots, Titano s'éloigna, suivi de son fidèle compagnon l'épagneul.