Quelques minutes après nous quittions la table, et un quart d'heure ne s'était pas écoulé, que nous sortions de la cabane, armés, équipés et précédés de nos chiens, que Torquato avait accueillis avec cette bienveillance digne qui est le caractère distinctif des êtres vraiment supérieurs.

Nous avions à peu près un quart de lieue à faire avant de nous mettre en chasse, et cette faible distance fut encore raccourcie par l'intérêt que je prenais à la conversation de Titano: le digne braconnier, comme tous ses pareils, était bavard, mais je ne le trouvais pas ennuyeux.

Durant le trajet, et tout en écoutant les histoires de notre hôte, je l'examinais de tous mes yeux, et je n'eus pas de peine à reconnaître que je n'avais jamais vu un être plus extraordinaire. Sa haute taille, sa maigreur, sa décrépitude et son agilité me parurent encore plus prodigieuses que la veille; quoiqu'il marchât en apparence lentement, nous avions de la peine à le suivre, tant il embrassait d'espace à chacune de ses enjambées phénoménales. Son costume n'était pas moins bizarre que sa personne. Il consistait en un vêtement complet d'une seule pièce: guêtres, pantalon, veste, tout se tenait comme ces vêtements que portaient les petits garçons, il y a une quinzaine d'années. Cette espèce d'enveloppe était en basane épaisse couleur de terre, ce qui avait le double avantage de garantir Titano des épines les plus acérées, et de lui permettre, en se couchant sur un sol nu, de dissimuler sa présence comme un lièvre au gîte dans un lieu fraîchement labouré. Une carnassière, assez grande pour pouvoir servir à l'enlèvement d'une jeune fille de quinze ans, pendait au côté gauche de Titano, qui portait sur son épaule droite le fameux fusil de Manton, dont le marquis de Nora lui avait fait présent.

Cette arme était vraiment magnifique, mais nul autre que Titano n'aurait pu s'en servir. Le canon, long de quarante-deux pouces, était de calibre six, et lourd à proportion. J'essayai, chemin faisant, de mettre cette couleuvrine en joue: je ne pus jamais la maintenir assez solidement à mon épaule pour fixer le point de mire sur un objet de dimension ordinaire.

Enfin nous arrivâmes auprès des trois sapins que Titano m'avait montrés le matin, en me disant que c'était là le canton où nous pourrions commencer à nous mettre en chasse: nos chiens, guidés par Torquato, quêtaient déjà depuis quelques minutes.

Le mien était un admirable braque, nommé Soliman, qui a eu une réputation de beauté et d'excellence, longtemps célèbre dans toute la Bourgogne. Sans vouloir déprécier les chiens anglais, pour lesquels j'ai eu depuis des faiblesses dont mon patriotisme s'est souvent indigné, je déclare n'en avoir jamais vu un seul qu'on pût comparer à Soliman. Torquato avait donc trouvé là un émule digne de lui, et ces deux grands génies s'étaient compris en se flairant... Qu'on me cite deux généraux illustres, deux orateurs éloquents, deux poëtes célèbres, capables de s'apprécier aussi vite à l'aide d'un moyen aussi simple. Oh! les chiens valent bien mieux que nous!

Ceci me rappelle un mot charmant de M. Brifaut, l'un des quarante de l'Académie française, comme on dit encore à Bourges et à Carpentras.

Madame la vicomtesse de F***, qui est aujourd'hui une des femmes les plus spirituelles de Paris, était, dans sa toute petite jeunesse, un enfant terrible, d'une fécondité de méchancetés naïves à défrayer Gavarni pendant six mois. Elle se trouvait au château du Marais, chez sa tante madame de la Briche, en même temps que l'académicien que je vous ai nommé tout à l'heure.

—M. Brifaut, lui dit-elle, vous avez le nom d'un chien.—Ce que vous dites est parfaitement juste, mademoiselle.—Mais pourquoi avez-vous le nom d'un chien, M. Brifaut? ça n'est pas joli.—Je vais vous le dire, mademoiselle. Autrefois mes ancêtres étaient des chiens, mais ils sont devenus méchants, et, pour les punir, Dieu les a changés en hommes.

Quelle philosophie douce et profonde! et surtout quel magnifique éloge de la race canine!