Son imagination s'exaltait, en arrivant à des rapprochements de faits et d'idées qui le conduisirent presque à la vérité.

—Que parle-t-on des Anglais? les Anglais ne sont pas en France et n'y reviendront jamais! Si la guerre s'allumait de rechef, c'est en leur Angleterre qu'il faudrait aller les chercher!... Mais la trêve n'est-elle point expirée? car ce n'était qu'une trêve, et la paix restait à conclure... Que signifierait, d'ailleurs, cette flèche annexée à ce rondel belliqueux? La flèche est l'image de la guerre; c'est ainsi que dans la Vie d'Alexandre, écrite par Quintus Curtius, la nation scythe déclare qu'elle est prête à combattre le Macédonien... Oui, sur mon âme! cette flèche annonce la guerre, et le rondel qui l'accompagne en est comme le signal! Aux armes donc, et, s'il le faut, à la bataille!—Ah! monseigneur, mon vénéré seigneur! disait Bonne d'Armagnac fondant en larmes: ordonnez-vous que mon horoscope s'accomplisse: Morte de deuil en pleurant tant de morts!—Quel horoscope? reprit le duc dont la tête s'égarait davantage, par suite de la faiblesse extrême où l'avait mis la privation de nourriture. Morte de deuil en pleurant tant de morts! Qui a dit cela? qui a fait ce vers que je me remémore? Morte de deuil! qui est celle-là que le deuil a tuée? quels sont ces morts qu'elle pleure? Et vous, ma chère dame, comment vous trouvez-vous intéressée dans ce mystère? Philippe, mon ami, va-t'en faire préparer mon cheval et mes armes! Maître Fredet, je veux ouïr une messe en l'honneur du Saint-Esprit, devant que de partir pour la guerre!... Çà, messieurs, on me cèle quelque chose: on me laisse ignorer ce que je dois savoir!... Que s'est-il passé durant ma maladie?... Que se passe-t-il à cette heure?... Est-il venu des lettres de la part du roi notre sire ou de la part de mes beaux-oncles de Bourbon et de Berry? Est-il vrai que nous sommes en guerre avec les Anglais?... Ah! monsieur de Boulainvilliers, je veux être instruit de tout.

Ces questions adressées aux uns et aux autres, ces réflexions, faites à haute voix, se succédaient si rapidement, que la duchesse d'Orléans ne pouvait ni les arrêter ni les détourner. Elle donna ordre aux hérauts d'armes de faire évacuer la salle, et elle s'y trouva bientôt seule avec son mari, entourée de quelques dames et officiers de sa maison.

Tous les témoins de cette scène ne doutèrent pas que le prince ne fût gravement malade, et ses paroles incohérentes, prononcées d'un air hagard et accompagnées de gestes impatients, firent même croire que sa raison avait été atteinte.

Le duc d'Orléans, après cet accès de surexcitation nerveuse, retomba dans un morne accablement. Il avait arraché des mains de Fredet le papier où était écrit le rondel mystérieux, et il le relisait sans cesse à demi-voix pour en découvrir le sens ainsi que l'origine.

L'exaltation de son cerveau s'augmentait à chaque instant, et les physiciens, qui furent appelés, ne dissimulèrent pas à la duchesse que l'état du duc était assez grave pour qu'on eût à en craindre les suites: la démence pouvait éclater d'un moment à l'autre, comme celle du roi Charles VI.

—Hélas! ma très-honorée dame, dit Hermine de Lahern à la duchesse, monseigneur eût été moins en péril sur le champ de bataille, vis-à-vis des Anglais, que dans son lit, vis-à-vis des physiciens et apothicaires! Dieu fasse que vous me permettiez de le soigner à ma guise et de le ramener en santé!

FIN DU TOME PREMIER.

LA DETTE DE JEU